Le dilemme de la ‘Hevra Kadisha face au nombre croissant de victimes du Covid-19
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Le dilemme de la ‘Hevra Kadisha face au nombre croissant de victimes du Covid-19

Au cours du mois écoulé, les pompes funèbres de Brooklyn, en proie à des craintes de contagion, ont procédé à cinq fois plus d'enterrements que la moyenne mensuelle pré-pandémie

Les membres de Chesed Shel Emes, une société d'inhumation basée à Brooklyn, transportent un corps pour l'enterrer dans le cimetière qu'elle gère à Woodridge, New York. (Crédit : Rabbi Mayer Berger/ via JTA)
Les membres de Chesed Shel Emes, une société d'inhumation basée à Brooklyn, transportent un corps pour l'enterrer dans le cimetière qu'elle gère à Woodridge, New York. (Crédit : Rabbi Mayer Berger/ via JTA)

JTA — Courant mars, la société funéraire juive de Brooklyn Chesed Shel Emes a ajouté une nouvelle responsabilité à la mission sacrée à laquelle s’adonnent ses 700 bénévoles : la paperasse.

À cause de la pandémie de coronavirus, les dépouilles s’entassent, et aider les funérariums dans l’aspect administratif de leur travail est devenu tout aussi essentiel que d’assurer le respect des rituels funéraires juifs que sont le nettoyage et la protection des corps avant l’inhumation.

Entre Pourim, le 10 mars, et Pessah, qui a pris fin la semaine dernière, les pompes funèbres ont procédé à 500 rituels de purification – appelé tahara – soit cinq fois plus que la moyenne mensuelle avant la pandémie.

Leurs lieux de travail ayant fermé, les membres de la société funéraire, ou ‘Hevra Kadisha, ont revêtu des équipements de protection et fait des heures supplémentaires pour répondre aux besoins de la communauté.

« Étant donné que les gens sont en quarantaine, ils peuvent rester dans les maisons funéraires et enchaîner [les enterrements] », indique le rabbin Mayer Berger, directeur des opérations de la ‘Hevra Kadisha.

Mais est-ce la bonne chose à faire ?

Des employés de la Chevra Kadisha portant des vêtements de protection, portent le corps d’un homme décédé des suites de complications d’une infection au Coronavirus (COVID-19), au salon funéraire Shamgar à Jérusalem, le 29 mars 2020. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Alors que la quasi-totalité des aspects de la vie communautaire juive ont été, soit suspendus, soit déplacés sur Internet, les pompes funèbres sont confrontées à une décision difficile sur la pratique des rituels en toute sécurité.

Les enjeux vont au-delà de la santé des membres de la ‘Hevra Kadisha, pour la plupart âgés, et portent sur le commandement le plus sacré : honorer les défunts. Pour ceux qui croient en la vie après la mort, le processus de tahara est considéré comme crucial pour préparer le corps à cette nouvelle vie. Et contrairement au Seder de Pessah, qui a lieu tous les ans, la pratique des rituels d’inhumation n’a lieu qu’une fois au cours de la vie d’une personne.

« Nous tenons tellement à continuer à pratiquer cette mitzva« , souligne Malke Frank, membre d’une ‘Hevra Kadisha indépendante non affiliée qui a élaboré une version « distanciation sociale » de la tahara.

Jusqu’à ce que la pandémie se déclare, quand des membres des pompes funèbres de Malke Frank, la New Chevra Kadisha du Grand Pittsburgh, se réunissaient pour procéder à une tahara, ils se rassemblaient dans une pièce d’un funérarium. Ils commençaient par demander pardon au défunt avant de lui verser de l’eau sur le corps, en récitant des versets et des prières. Ils finissaient par envelopper le corps dans un linceul mortuaire blanc, le plaçaient dans un cercueil et demandaient une nouvelle fois pardon pour toute éventuelle erreur dans le processus de purification.

Un juif orthodoxe s’entretient avec des membres de Hevra Kadisha venus enlever le corps d’une personne décédée du coronavirus à Jérusalem, le 1er avril 2020. (Crédit : AP Photo/Mahmoud Illean)fsidafsida

Désormais, ils se réunissent par le biais de l’application Zoom, et un écran est installé là ou repose le corps. Ils versent de l’eau d’un récipient à un autre devant leurs ordinateurs tout en récitant les versets et en visualisant l’eau qui se répand sur le corps.

La ‘Hevra Kadisha appelle ce processus la « tahara virtuelle », une façon simulée d’honorer le défunt tout en permettant aux membres de la ‘Hevra Kadisha de rester chez eux, en toute sécurité.

La décision d’arrêter les taharot physiques a été difficile, confie Malke Frank. Quand la ‘Hevra Kadisha s’est réunie le 15 mars pour discuter de la marche à suivre, les écoles étaient déjà fermées, et Tom Wolf, le gouverneur de l’État de Pittsburgh, déclarait l’état d’urgence le lendemain.

« Certains étaient fermement opposés au maintien des taharot, d’autres, y étaient favorables si nous disposions des équipements de protection nécessaires », poursuit-il.

Mais en quelques jours, une organisation non affiliée, qui forme les pompes funèbres, a officiellement recommandé la fin des taharot physiques. La New Chevra Kadisha du Grand Pittsburgh s’est conformée à ces directives et a fait don des équipements de protection dont elle avait déjà fait l’acquisition à une maison de retraite et à un hôpital.

David Zinner, le directeur exécutif de l’organisation de formation, Kavod v’Nichum, confirme que la crise actuelle est sans précédent. Comparant la pandémie de coronavirus à l’épidémie de Sida et à d’autres crises sanitaires, il souligne une importante différence.

Baruch Bloom, en chemise blanche, membre du conseil d’administration de Kavod v’Nichum, montre comment préparer un corps pour l’inhumation lors de la conférence de l’organisation en 2012 à Los Angeles. (Crédit : JTA)

« Lors de chacune d’elles, nous ne nous inquiétions pas des personnes en vie, nous nous inquiétions de la contagiosité de la maladie de la personne décédée », explique David Zinner. « Ici, c’est différent : nous redoutons que les gens qui sont en vie propagent la maladie. »

Pourtant, il existerait bien un risque d’être contaminé par le Covid-19 via une dépouille.

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Une étude publiée la semaine dernière a rapporté qu’un employé en Thaïlande a contracté le coronavirus après avoir été en contact avec la dépouille d’une victime du coronavirus. Les auteurs de l’étude ont suggéré au personnel des morgues et des funérariums de prendre les mêmes précautions que les soignants, de porter des équipements de protection et d’aseptiser l’environnement.

Mayer Berger, du Chesed Shel Emes indique s’être entretenu avec le bureau du médecin légiste en chef de la ville de New York, qui lui a assuré que le risque de contamination au contact d’un cadavre était très faible.

« Sauver des vies est plus important que pratiquer des taharot« , estime le rabbin. « Si je me mets en danger, c’est une chose, mais ce n’est pas le cas ».

Un membre de Hevra Kadisha attend lors des funérailles d’un Juif mort du coronavirus dans la ville d’Ashkelon, en Israël, le jeudi 2 avril 2020. (Crédit : AP Photo/Tsafrir Abayov)

Mayer Berger pense qu’il serait traumatisant de dire aux familles des défunts que leurs proches ne bénéficieront pas du processus de tahara.

« Nous venons de la terre et retournons à la terre », indique-t-il, soulignant l’importance du processus de tahara pour effectuer la transition vers la vie après la mort. « Nous tentons de procéder à l’inhumation dès que possible, parce que nous croyons que lorsqu’une personne décède, le corps veut retourner à la terre ».

C’est en raison de cet impératif émotionnel que d’autres sociétés de ‘Hevra Kadisha ont maintenu leurs activités malgré la pandémie. Certains travaillent par groupe de deux pour minimiser les interactions sociales, d’autres ont changé de méthode et versent l’eau sur le sac mortuaire au lieu de la verser directement sur le corps, afin de limiter les contacts entre le personnel et le corps du défunt.

« Chacun procède différemment », commente David Zinner.

« C’est une méthode qui associe commodité, spirituel et prière », juge-t-il au sujet de la préparation des dépouilles et de l’aspect spirituel du processus. « Quand nous enseignons ces choses-là, nous mettons l’accent sur le fait que ces rituels sont fait pour la personne, pour son âme, pour leurs familles et leurs communautés, pour les gens qui le pratiquent. C’est indissociable ».

Un membre de Hevra Kadisha, organisation qui prépare les dépouilles conformément à la tradition juive, pousse le corps d’un homme décédé du coronavirus pendant ses funérailles dans la ville côtière d’Ashkelon, le 2 avril 2020 (Crédit :AP Photo/Tsafrir Abayov)

Pour la ‘Hevra Kadisha de Pittsburgh, la tahara virtuelle a donné aux participants une nouvelle perspective sur ce rituel.

« Nous le faisons seuls, et c’est en soi assez puissant », estime Malke Frank.

Le ‘Hevra Kadisha a maintenu sa pratique consistant à demander aux participants de commenter leur expérience des rituels une fois ceux-ci terminés.

« Ce que les gens ont dit, c’est que c’est tout aussi puissant que leur première tahara« , rapporte-t-il. « Cette expérience amène à un nouveau niveau de sacré ».

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