Le nouveau film réaliste d’Adam Sandler est agressif – et « agressivement » juif
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Le nouveau film réaliste d’Adam Sandler est agressif – et « agressivement » juif

Les frères Josh et Benny Safdie décrivent dans leur nouveau film Howard Ratne, homme d'affaires peu scrupuleux mais qui pourrait ne pas être non plus totalement dénué de vertu

NEW YORK — « Uncut Gems » est le film le plus dynamique et le plus fort en énergie de la saison actuelle et il est également extrêmement Juif – peut-être même de façon agressive. Pour autant, pas besoin d’un membre de la communauté pour adorer le film – mais le fait d’y appartenir ne gâche pas le plaisir.

Cela fait des années que les frères Josh et Benny Safdie, réalisateurs autodidactes qui font les délices des publics des meilleurs festivals, travaillent sur ce projet. Les deux compères sont les auteurs, jusqu’à présent, de court-métrages expérimentaux, de drames à budget minimalistes réalisés dans les rues de New York et d’un documentaire consacré à un joueur de basket rêvant de gloire.

Avec « Uncut Gems », ils n’entrent pas dans la plus grande ligue : c’est bien la plus grande ligue qui est venue à eux.

Adam Sandler (dont les films précédents non-idiots, quoique rares, comprennent des collaborations avec Paul Thomas Anderson et Noah Baumbach) incarne Howard Ratner, un homme que Lenny Bruce appellerait sans doute, avec affection, une « ordure de Juif ».

Il travaille dans cette curieuse artère juive située au centre de Manhattan, sur la West 47th street, connue sous le nom de District du diamant. Il vit au nord de Long Island et conserve un appartement situé dans une tour, sur l’Upper East Side, où vit son employée/maîtresse plus jeune que lui et non-juive.

Il est expert en manipulations diverses quand il est sur le point de réaliser – toujours – un gros coup, il calcule sans arrêt, se trouvant en permanence, au choix, au bord du gouffre – ou au portail de la terre promise.

A partir de la gauche : Benny Safdie, Josh Safdie et Adam Sandler sur le tournage de ‘Uncut Gems.’ (Autorisation)

« Uncut Gems » est, selon l’opinion générale, le seul long-métrage de l’histoire dans lequel un accord commercial tendu, pas véritablement éthique, est interrompu par des enfants cherchant l’afikomen. Howard Ratner représente une sorte de type Juif qui n’est peut-être pas notre meilleur choix en termes de relations publiques, mais il est indéniablement réel. Les frères l’ont modelé en s’inspirant des associés de leur père.

L’histoire se trouve à une intersection curieuse entre des diamantaires Juifs, des musiciens afro-américains et des stars de NBA.

Une grande partie des aventures de Howard impliquent le jeu et l’adrénaline d’une vente aux enchères – mais ce n’est pas la tromperie qui motive le personnage, mais bien la volonté d’être le meilleur.

Les manigances deviennent un art et, comme il l’explique à la star de basket Kevin Garnett (qui fait une réelle apparition dans le film à ce moment-là) lorsqu’il lui révèle une mise alambiquée, « c’est comme ça que je gagne ». Et Howard Ratner est né comme ça.

Alors que les frères Safdie sont plutôt présents sur la scène new-yorkaise, ma conversation avec eux a eu lieu alors qu’ils se trouvaient sur la route en train de faire la promotion du film. Voici une retranscription révisée de notre discussion.

Ok, là, nous sommes au téléphone et vos voix se ressemblent – mais dites-moi qui est qui ?

Benny Safdie: Ici, c’est Josh.

Josh Safdie: Salut, c’est Benny.

Ok, cool.

Benny et Josh: Non, on te fait marcher : C’est le contraire.

Zut !

Josh: Sincèrement, je suis tellement habitué à voir Benny s’attribuer le mérite d’un truc brillant que j’ai pu dire, moi.

Benny: Là, honnêtement, on va seulement avancer et dire qu’on est qu’une seule personne, en fait.

Ça faciliterait les choses.

Josh et Benny: On y va.

Adam Sandler dans le film ‘Uncut Gems’ de Josh et Benny Safdie. (Autorisation)

Bon, on a déjà discuté ensemble – mais l’entretien d’aujourd’hui est pour le Times of Israel, alors on pourrait bien s’aventurer en territoire talmudique. J’ai une question fondamentale : Howard Ratner est-il vertueux ?

Oui, au fond de lui, il est vertueux. Il cherche toujours les manigances, il cherche toujours à se montrer plus malin que les autres – mais il a toujours une limite. Ce film s’intéresse à lui au moment même où il commence à perdre cette limite de vue. Il l’a égarée quelque part entre son ressentiment et son admiration pour la classe dirigeante. Il veut désespérément être accepté, il veut prouver sa valeur avec tant d’intensité qu’il en vient à déraper. Le film montre ce qui vous arrive quand vous tentez de tromper Dieu.

Et on voit aussi les limites qu’il se fixe avec sa famille. Il s’inquiète de ce que ses décisions impliqueront pour elle. Et s’il n’avait pas en lui ce sentiment de vertu, il ne serait pas capable de reconnaître ses transgressions.

A première vue, on a le sentiment que ce film pourrait être le « Portrait d’une ordure ». Il trompe son épouse, il ne peut pas arrêter de jouer et ainsi de suite. Mais sa relation avec sa maîtresse est… étrangement « mignonne ». Comme si peut-être ces deux-là étaient destinés à être ensemble ?

Son désir d’être avec une non-Juive relève de cette position délicate dans laquelle il se trouve… Il a le désir d’une culture d’assimilation mais il ressent encore l’ancrage de ses racines. Mais en fin de compte, c’est la vraie vie. Elle est la seule, vraiment, à le comprendre. Ils correspondent en tout point l’un à l’autre. Ils sont tous les deux joueurs, ils aiment prendre des risques. Ils savaient tous les deux dans quelle histoire ils allaient entrer dès le début : Il y avait eu une sorte d’accord. Et leur relation est beaucoup plus profonde que ce qu’on pourrait penser de prime abord.

Julia Fox et Adam Sandler dans ‘Uncut Gems,’ réalisé par Josh et Benny Safdie. (Autorisation)

Certains pensent que le personnage Juif new-yorkais est en train de disparaître. Vous êtes d’accord avec ça ?

Je ne le vois personnellement pas parce qu’il est tout autour de moi. Mais la religion – et les cultures qui sont définies par la religion – sont en déclin de manière générale.

Mais si on parle du judaïsme… L’Ancien testament est un document réaliste. On tire un sens de la douleur – plus ou moins. C’est pour ça que je pense que les fans des New York Knicks comportent autant de supporters Juifs – pas seulement parce que c’est une équipe de New-York. Les Juifs en tirent une signification.

Si vous regardez la scène de Pessah dans notre film, il y a de la religion, mais il y a également un lien créé et de l’amitié autour d’une expérience partagée. La scène évoque un sujet plus important qui est la manière dont la culture juive s’est inspirée du fait qu’elle a toujours été « l’étrangère ». Le fait que la NBA ait compté, autrefois, tant de joueurs Juifs, c’est parce que le basket était un sport qu’on pouvait jouer dans la rue. Les Juifs étaient bannis des autres sports, et c’est donc dans un sport de rue qu’ils se sont investis.

Judd Hirsch dans le film ‘Uncut Gems’ de John et Benny Safdie (Autorisation)

Les scènes tournées dans le District du diamant, dans le film, sont un délice pour tous ceux qui, parmi nous, connaissent bien ce secteur à New York. Le tournage a beaucoup perturbé les affaires ? Est-ce que les commerciaux se sont battus pour figurer dans le film ?

J’adore le fait qu’on ait réussi à avoir les jumeaux – les types à qui Howard confie la bague de Kevin Garnett pour la mettre en gage. Marshall et Ronnie Greenberg font partie des Juifs ashkénazes du District du diamant, qui sont aujourd’hui une espèce en voie de disparition. Ce sont des électrons libres. En fait, Ronnie avait fait des études à l’école de cinéma de l’université de New-York avec notre directeur de la photographie, Darius Khondji – alors il était à fond dans le tournage.

On les avait rencontrés quand on faisait des repérages. Ils étaient dans une arrière-salle, au huitième étage, et j’avais été sidéré par la manière dont ils regardaient ces pierres précieuses avec un mélange de spiritualité et de consumérisme débridé.

Certaines personnes avaient pensé que le film serait une gêne, puis lorsqu’on a commencé, ils ont voulu y participer. Mais Marshall, il a fallu le convaincre d’y prendre part. On n’a pas chamboulé les affaires dans le quartier, tout est resté ouvert. On voulait que ça reste ouvert. Avec des vraies personnes qui entrent. Et c’est comme ça que dans une scène, on voit quelqu’un qui est en train de regarder un collier à 85 000 dollars, au fond du magasin.

La star de NBA Kevin Garnett, à gauche, interprète son propre rôle dans ‘Uncut Gems’, réalisé par Josh et Benny Safdie, avec The Weeknd, au centre, et Adam Sandler. (Autorisation)

C’est dans ce bazar, en fait, que j’ai acheté la bague de fiançailles de mon épouse, en liquide. Le vendeur m’a dit de la sortir à l’extérieur pour la regarder au soleil et il m’a dit « Je sais que vous ne la volerez pas ».

C’était qui ?

L’enseigne s’appelle, en fait, « Mr. Diamond ».

Bien sûr.

C’est une scène avec les frères qui est, pour moi, la plus importante du film.

Attendez, quand il fait la mise en gage ou quand il revient ?

Quand il revient et qu’au milieu de la scène, il appelle Howard Bubi.

Oui ! C’est ça qui est incroyable. J’avais dit à Marshall qu’il avait vu Howard dans le creux de la vague auparavant – si mal que ça en était effrayant. Et là, il a improvisé : « Bubi, est-ce que tout va bien ? » Quand il l’a fait, j’ai envoyé un courriel à notre producteur, Scott Rudin, ce soir-là, disant : « Vous ne croirez jamais ce qui est arrivé ! » et Scott m’a écrit en réponse : « Je n’arrive pas à croire que je fais partie de ça ».

La manière dont il lui attrape la main et le fait entrer. Après tous les va-et-vient concernant ses dettes, c’est presque une comédie de la Borscht Belt au début – « Qu’est-ce qu’il vous est arrivé au visage ? » – « Accident de voiture ». Puis ils étudient l’accord. C’est la routine. Mais à ce moment-là, il se passe quelque chose. Ils ont une entente. Ils tissent un lien.

Adam Sandler interprète Howard Ratner et Julia Fox dans le rôle de Julia dans ‘Uncut Gems,’ réalisé par Josh et Benny Safdie. (Autorisation)

Ces gars sont assoiffés de sang, mais ce ne sont pas des monstres.

Exactement. Ils sont, d’une certaine manière, vertueux.

Il y a un modèle de matérialisme juif qui remonte à des décennies. Les prêts d’argent et les spéculations autour de l’or étaient les seules opportunités d’emploi pour les Juifs européens. Ils ne pouvaient pas posséder de biens ou entrer dans les corporations. La joaillerie était la seule manière, pour un Juif, d’atteindre un certain niveau de pouvoir. Ce qui a peut-être catalysé le matérialisme qui a étouffé une certaine spiritualité, mais ce qui a également entraîné une hostilité naturelle entre la culture Juive et la culture non-Juive. Les Juifs pouvaient s’occuper d’argent parce que l’argent était sale. Ça avait été : « OK, vous vous occupez de ça ! » , ce qui avait entraîné la réponse : « Ok, on va s’occuper de ça – mais on va aussi être compétents ». Et lorsque les autres cultures expriment aujourd’hui un ressentiment, on a envie de dire : « Hé, c’est vous qui nous avez donné cette responsabilité ! Et maintenant vous nous haïssez ? »

Howard est l’héritier de cette histoire riche.

Dans le chef-d’oeuvre de Sidney Lumet, « Le Prêteur sur gages », Rod Steiger fait ce monologue légendaire où il démolit tout ça. Et cette histoire, cette honte, c’est ça qui le détruit. Howard Ratner vit la même histoire, mais il n’a pas honte. Il est fier. « C’est comme ça que je gagne », dit-il.

Cette histoire, il l’a fait sienne. Nous avons beaucoup discuté de ça avec Sandler. Il y a tant de représentations des Juifs, dans les films, qui sont médiocres ou insignifiantes. Lui ne revient jamais sur ce qu’il a dit. Même lorsqu’il est le plus malmené, il continue à frapper. C’était toute une affaire pour nous.

Lui ne revient jamais sur ce qu’il a dit. Même lorsqu’il est le plus malmené, il continue à frapper. C’était toute une affaire pour nous

Howard tente de se relier à la culture contemporaine populaire. Il sort dans les clubs pour y voir jouer The Weekend. Mais j’ai le sentiment que lorsque personne ne le regarde, il est plutôt bien plus Steely Dan ou Billy Joel ?

Bien sûr. C’est pour ça qu’on entend « The Stranger » dans cette scène-là. Quelqu’un comme Billy Joel est un méga-roi Juif à Long Island. Pour Howard, il représente la voie à suivre. Il est accepté par tout le monde. Mais Howard aime également se montrer comme quelqu’un de branché, de groovy.

« Uncut Gems » est sorti à New York et à Los Angeles et sortira dans les salles de toute l’Amérique du nord le 25 décembre. Une sortie VOD est prévue en France.

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