Le retour de l’orgueil démesuré, ce piège qui affaiblit encore Israël
Nos ennemis sont affaiblis, mais pas vaincus ; des alliés régionaux prennent leurs distances ; l’opinion publique et les responsables politiques, notamment aux États-Unis, évoluent défavorablement ; et le pays est de nouveau fracturé de l’intérieur ; le moment n'est pas à la complaisance
David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

L’expression qui résumerait sans doute le mieux les raisons pour lesquelles Israël n’a pas vu, il y a 26 mois, que le groupe terroriste palestinien du Hamas s’apprêtait à envahir le pays et que le pogrom qui a suivi pouvait être empêché, est « orgueil démesuré ».
Tous les signaux étaient là, dans les mois, les semaines, les jours et les heures qui ont précédé le massacre, mais les dirigeants politiques et militaires israéliens ont refusé de considérer. Au lieu de cela, ils se sont persuadés que le Hamas recherchait le calme et la stabilité, que cette évaluation prévalait sur les faits, et que l’ennemi était incapable de mener le massacre qu’il a pourtant perpétré avec un sadisme inimaginable. C’était l’orgueil à son paroxysme : une fierté excessive, une confiance infondée, et le désastre qui en a résulté.
Vingt-six mois plus tard, alors que le Hamas est profondément affaibli, que le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, soutenu par l’Iran, a subi un revers majeur et que la République islamique d’Iran est malmenée, Israël risque de glisser à nouveau vers une arrogance aux conséquences dévastatrices.
« Israël est aujourd’hui plus fort que jamais. C’est la puissance la plus forte du Moyen-Orient », affirmait fièrement le Premier ministre Benjamin Netanyahu lundi à la Knesset. Or, nous ne savons que trop bien ce qui succède à l’orgueil.
Tsahal et les services de renseignement ont déjà enquêté sur leurs multiples échecs avant, pendant et après le 7-Octobre et commencé à intégrer les premières leçons. Mais le refus de Netanyahu de valider la création d’une commission d’enquête d’État pleinement indépendante signifie que l’ensemble des défaillances n’a toujours pas été établi ni intériorisé. Par définition, certaines mesures essentielles pour empêcher une répétition n’ont donc pas encore été identifiées ni, a fortiori, mises en œuvre.
Il est particulièrement important de souligner que l’interaction entre les échelons politiques et militaires n’a fait l’objet d’aucune évaluation indépendante. Aucune enquête interne de Tsahal ou du Shin Bet n’a examiné, ni ne pouvait examiner, cet aspect. Il reste donc impossible de déterminer si, alors que Tsahal concentrait sa planification opérationnelle sur un conflit majeur avec le Hezbollah et l’Iran, Gaza a été en partie reléguée au second plan en raison des assurances de la direction politique affirmant que l’afflux de fonds qataris suffisait à détourner le Hamas de toute confrontation.
Le chef d’état-major de Tsahal en fonction le 7 octobre 2023, Herzi Halevi, avait déclaré publiquement que Gaza était la frontière qui l’inquiétait le moins. Il était incontestablement victime d’une grave erreur de jugement. Mais sa complaisance a-t-elle été façonnée par la confiance injustifiée exprimée par les dirigeants politiques quant à l’absence de danger posé par le Hamas ? Seule une commission d’enquête d’État dotée de pleins pouvoirs pourrait examiner cet aspect de ce qui a si terriblement mal tourné et formuler des recommandations pour garantir une interaction plus efficace entre les sphères politique et militaire à l’avenir.
Des ennemis infatigables
Israël est aujourd’hui incontestablement plus fort qu’il ne l’était le 8 octobre 2023. Mais, le 6 octobre, il se croyait déjà immensément puissant.
Le Hamas n’est plus que l’ombre de lui-même, mais la menace qu’il représente n’a pas été éliminée. Le groupe a tiré 4 000 roquettes sur Israël le 7 octobre 2023, 20 roquettes lors du premier anniversaire et deux lors du deuxième. On estime qu’il conserve encore des centaines de projectiles, surtout des mortiers de courte portée, ainsi qu’un nombre limité de roquettes dissimulées depuis le 7 octobre et capables d’atteindre Tel Aviv. Il est peu probable qu’il soit actuellement en mesure de lancer une attaque d’ampleur susceptible de prendre Israël au dépourvu.
Il a néanmoins réaffirmé son contrôle sur la moitié de Gaza dont Israël s’est retiré il y a deux mois. Il refuse de désarmer et affirme qu’il n’envisagera de le faire qu’une fois un État palestinien obtenu. Il a par ailleurs réussi jusqu’à présent à dissuader tous les autres acteurs internationaux de l’affronter militairement.
Il a de toute évidence choisi de libérer les 20 otages encore en vie, qu’il considérait jusqu’alors comme son principal levier de survie et de pression sur Israël. Il aurait pris cette décision après avoir reçu l’assurance que le président américain Donald Trump empêcherait Israël de relancer la guerre contre lui.
À ce stade, il peut raisonnablement estimer avoir eu raison.
Si les États-Unis décidaient maintenant de mettre en œuvre certains éléments du plan de Trump pour la phase deux, notamment l’introduction d’une force internationale de stabilisation (ISF) pour remplacer progressivement Tsahal dans les zones de Gaza non contrôlées par le Hamas, ainsi que le lancement de la reconstruction dans ces mêmes zones, cela ne ferait que conforter ce sentiment. Une telle évolution permettrait en effet au Hamas de se reconstituer progressivement sans être inquiété.
Le voyage de Netanyahu aux États-Unis, prévu à la fin du mois pour rencontrer Trump, portera manifestement sur cette question et d’autres dossiers similaires. Il est également évident que ce n’est pas le moment de se reposer sur ses lauriers.
Le Hezbollah au Liban est certes affaibli, mais il n’est pas pour autant hors jeu. Il dispose toujours de plusieurs centaines de projectiles à longue portée pouvant atteindre Tel Aviv, contre plus de 200 000 missiles, roquettes et autres projectiles avant la guerre. Il compte des milliers de membres entraînés au combat, qui, s’ils ne sont plus massés à la frontière prêts à envahir, restent pleinement opérationnels.
Il refuse lui aussi de se désarmer, et l’État libanais se montre, comme on pouvait s’y attendre, incapable et/ou peu disposé à accélérer le processus. Une intensification des frappes de Tsahal contre les cibles du Hezbollah paraît donc inévitable.
Par ailleurs, tant que les ayatollahs demeureront au pouvoir en Iran, le régime reviendra à son objectif déclaré : œuvrer à la destruction d’Israël. Il conserve plus d’un millier de missiles balistiques et a commencé à relancer leur production. Selon l’AIEA, il disposerait toujours de son stock d’uranium enrichi à 60 %. Et, même si Trump affirme que Téhéran ne cherchera pas à redémarrer son programme nucléaire, l’évaluation israélienne est qu’il le fera, si ce n’est déjà fait.
Quant à la Syrie, la perspective d’un accord de sécurité, officiellement souhaité par les deux parties, semble s’éloigner. Son président Ahmed al-Sharaa, qui a renversé Assad, a durci sa rhétorique contre Israël lors du Forum de Doha cette semaine. Et Israël semble désormais traiter la zone frontalière du sud syrien comme une zone comparable à la Cisjordanie, avec des raids d’arrestation dans des villages et aucune perspective de retrait israélien de la zone tampon, encore moins depuis le poste d’observation unique situé côté syrien du mont Hermon.
Alliés chaleureux de Trump, critiques acharnés d’Israël
De manière plus générale, le Forum de Doha s’est distingué par une série de dénonciations virulentes d’Israël émanant de dirigeants et de délégués non seulement syriens, mais aussi turcs et égyptiens (qui ont accusé Israël de « violations quotidiennes » du cessez-le-feu à Gaza), saoudiens (affirmant qu’avec le gouvernement israélien actuel « nous ne voyons pas en lui un partenaire pour la paix, ni même un partenaire pour un cessez-le-feu durable ») et du Qatar (exigeant un retrait total d’Israël de Gaza et déclarant qu’il ne financera pas la reconstruction d’un territoire qu’Israël aurait « rasé »).
Il est frappant de constater que tous ces pays, pourtant alliés des États-Unis sous Trump, ont tous adopté des positions publiques profondément hostiles à Israël. Plusieurs ont même soutenu l’idée d’une Force internationale de stabilisation (ISF), non pour neutraliser le Hamas, mais avant tout pour contenir Israël.
Ces prises de position interviennent en outre dans un contexte d’hostilité internationale croissante envers le gouvernement israélien en particulier et envers Israël en général.
Cette tendance apparaît également à un moment où une évaluation réaliste, compte tenu de l’évolution négative de l’opinion publique américaine et des changements en cours au sein des partis républicain et démocrate, laisserait penser que Trump pourrait être le dernier président américain à soutenir fermement Israël dans un avenir prévisible.
Et ce, alors même qu’Israël, sous la direction d’un Netanyahu impitoyable, est de nouveau fracturé, des divisions internes exploitées par ses ennemis il y a à peine deux ans. Le pays est aujourd’hui déchiré par des dissensions profondes qui portent sur la non-participation des ultra-orthodoxes à Tsahal, la volonté du gouvernement de soumettre le pouvoir judiciaire et les forces de l’ordre à son autorité, les initiatives visant à instaurer un contrôle gouvernemental sur les médias, ainsi que la demande insistante du Premier ministre d’obtenir une grâce présidentielle.
Il est donc évident qu’un orgueil démesuré ne saurait, ni ne pourrait, avoir sa place, pas plus qu’une cécité persistante aux effets potentiellement dévastateurs. Cela vaut pour les menaces ennemies dans la région, pour le contexte diplomatique régional et mondial, et pour la situation intérieure du pays.
Et pourtant, cet orgueil revient insidieusement.
L’actuel chef de Tsahal, Eyal Zamir, engagé dans un bras de fer avec le ministre de la Défense Israel Katz pour exercer réellement son autorité, a réaffirmé à deux reprises ces derniers jours sa volonté de préparer l’armée à une « guerre surprise » susceptible de survenir à tout moment dans les années à venir.
Cette intention paraît parfaitement sensée, mais elle arrive tardivement et demeure entravée par l’absence de commission d’enquête d’État. Le 7 octobre 2023 a montré à Israël que son orgueil l’avait empêché de se préparer à la pire « guerre surprise » de son histoire moderne.
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