Les deux milliardaires juifs qui adorent Israël mais qui détestent Trump
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Les deux milliardaires juifs qui adorent Israël mais qui détestent Trump

Pour Seth Klarman et Les Wexner, un agenda pro-israélien belliqueux ne saurait justifier les dégâts commis, selon eux, par Trump à l'Amérique et à ses institutions démocratiques

Le changement de positionnement vis à vis du parti républicain de Les Wexner, à gauche, et de Seth Klarman avant les élections de la mi-mandat est considéré comme très significatif (Crédit :  JTA Collage/Getty Images)
Le changement de positionnement vis à vis du parti républicain de Les Wexner, à gauche, et de Seth Klarman avant les élections de la mi-mandat est considéré comme très significatif (Crédit : JTA Collage/Getty Images)

JTA — « Israël et les organisations juives américaines doivent mieux prendre conscience d’une tendance croissante à la frustration au sein de l’administration Trump, dans la mesure où les initiatives pro-israéliennes entreprises par le président (en particulier le transfert de l’ambassade de Jérusalem) n’ont pas été appréciées à leur juste valeur par de larges segments de la communauté juive américaine », affirme un rapport élaboré par un groupe connu pour ses liens avec les élites d’Israël et celles des Etats-Unis.

Le président Donald Trump voudrait bénéficier d’une plus grande reconnaissance pour ses politiques pro-israéliennes. C’est devenu l’anomalie de Trump : le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a expliqué que la relation entre les Etats-Unis et Israël n’a jamais été aussi étroite.

Trump a transféré l’ambassade américaine à Jérusalem, maintenu ses niveaux d’aide à la défense d’Israël tout en réduisant les financements américains partout ailleurs. Il a retiré les Etats-Unis de l’accord sur l’Iran honni par Netanyahu et cessé de verser des aides aux Palestiniens.

La division des juifs sur ces initiatives n’est, d’un côté, pas surprenante : La majorité des Juifs américains votent habituellement pour le parti démocrate et les 20 % de Juifs – majoritairement orthodoxes et de droite – qui votent républicain, se situent toutefois plus à gauche de Netanyahu et de son gouvernement.

Et cette tendance a été clairement mise en évidence lorsque deux milliardaires juifs ont fait savoir que, contrairement à ce qu’ils avaient fait jusqu’à présent, ils ne soutiendraient pas les républicains mais les démocrates en amont des élections de mi-mandat. Seth Klarman et Les Wexner semblent signaler ainsi qu’un agenda pro-israélien belliqueux ne saurait justifier les dégâts commis, selon eux, par Trump à l’Amérique et à ses institutions démocratiques.

Le secrétaire d’Etat Steve Mnuchin et Ivanka Trump dévoilent la plaque durant l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem, le 14 mai 2018. (Crédit : AFP/ Menahem KAHANA)

Les changements de cap de Seth Klarman et de Les Wexner sont graves. Ils annoncent que plus qu’à n’importe quelle élection de mi-mandat de mémoire récente, la date du 6 novembre pourrait bien changer le cours de la présidence actuelle.

Si la chambre américaine des représentants passe du côté des démocrates, Trump pourrait faire face à une procédure d’impeachment. Si la chambre et le sénat lui échappent, son agenda sera officiellement mort.

Comment appréhender la portée de ces changements ? Voici deux personnalités étudiées à l’aune des politiques pro-israéliennes, de leur sensibilité républicaine et de la distance qu’elles ont prise avec Trump et ses politiques.

Klarman, 61 ans, est gestionnaire d’un fonds d’investissements basé à Boston, dont le revenu a été estimé à 1,5 milliard de dollars. Ses conseils en termes d’investissement sont considérés comme tellement solides que Margin of Safety, un livre qu’il a écrit en 1991 et dorénavant épuisé, atteint le prix mirobolant de 950 dollars sur Amazon.

L’intérêt porté par Klarman à Israël semble relativement récent – il n’en est pas moins fort. Né de ses préoccupations face au terrorisme suite aux attentats du 11 septembre à New York et à Washington, il a visité le pays et s’est forgé la conviction qu’Israël était traité sans ménagement dans la presse. Ce qui l’a mené à donner de l’argent à des observatoires de médias pro-israéliens comme CAMERA et MEMRI. Puis, en 2012, il finance le site d’information en ligne du Times of Israel avec à sa tête l’ancien rédacteur en chef du Jerusalem Post, David Horovitz.

« Parce que j’étudie depuis très longtemps l’histoire de l’antisémitisme, je sais que cette haine aveugle n’est jamais la faute des Juifs », avait-il déclaré à l’époque. « De plus, il m’apparaît clairement que l’anti-sionisme est simplement la forme la plus récente de l’antisémitisme. Lorsque l’Etat juif est stigmatisé par la critique au-delà de tous les autres, comme c’est le cas aux Nations unies, c’est de l’antisémitisme ».

Si le lancement du Times of Israel a représenté un léger glissement à gauche – Horovitz, à l’instar de Klarman, est un critique du mouvement des implantations – Klarman reste fermement fidèle au courant pro-israélien.

Klarman n’a jamais apprécié Trump. Alors que cela fait longtemps qu’il donne de l’argent aux républicains, il a appuyé la démocrate Hillary Clinton dans la course à la présidentielle tout en finançant des campagnes de candidats républicains au Congrès.

« Ses paroles et ses actions au cours des derniers jours sont tellement inacceptables et choquantes dans notre société plurielle et démocratique qu’il est tout simplement impensable que Donald Trump puisse devenir notre président », avait déclaré Klarman en août 2016.

Le déclencheur de ces propos était l’affirmation par Trump que les élections – où Clinton faisait figure de favorite – étaient de toute façon « truquées ».

Si Klarman n’a jamais eu sa carte au parti républicain, il a appuyé dans le passé des candidats et des députés issus de cette formation.

Ce n’est plus le cas désormais. La priorité aujourd’hui est de contrecarrer Trump, a-t-il indiqué au cours d’un entretien avec Bari Weiss, rédacteur en chef de la page Opinions du New York Times. Et il a accusé les députés républicains de ne pas s’opposer au président.

« Les gens doivent se demander : Pourquoi remplissons-nous des chèques au nom de ces personnes, qui sont des lâches ? », a-t-il dit.

Alexandria Ocasio-Cortez photographiée par Jesse Korman, 20 octobre 2017. (Wikipedia CC BY-SA 4.0)

Klarman a même des paroles agréables au sujet d’Alexandria Ocasio-Cortez, désignée à New York pour se présenter au Congrès, une socialiste démocrate qui a pourtant eu des mots durs envers Israël.

« A bien des égards, je suis finalement excité de voir quelqu’un comme Alexandria Ocasio-Cortez se présenter parce que cela permet à des personnes de couleur et à des gens différents de pouvoir s’exprimer et participer aux choses », explique-t-il.

Leslie Wexner, 81 ans, est un magnat de la mode de Columbus, dans l’Ohio. Jusqu’à ce qu’il quitte le parti, il était considéré comme le républicain le plus riche de son état avec une fortune estimée à 4,7 milliards de dollars.

A travers la fondation qui porte son nom, Wexner a longtemps soutenu une série de programmes visant à développer un leadership pro-israélien chez les adolescents, les adultes, les bénévoles et les professionnels communautaires juifs. Il est également l’un des financiers fondateurs de Birthright-Taglit, le programme assumant le coût des voyages en Israël de jeunes Juifs, et un donateur majeur des fédérations juives de l’Ohio.

Comme Klarman, Wexner n’a jamais été véritablement séduit par Trump. Il a financé le rival le plus acharné de ce dernier lors des primaires républicaines de 2016, l’ancien gouverneur de Floride Jeb Bush. Son épouse, Abigail, a pour sa part appuyé le gouverneur de l’Ohio, John Kasich, lui aussi un opposant de Trump.

L’année dernière, lorsque Trump avait tergiversé en condamnant une marche néo-nazie à Charlottesville, en Virginie, Wexner avait déclaré à ses employés de L Brands – un groupe dont il est à la tête – qu’il se sentait « sale » et « honteux » quand il pensait au président.

Mais contrairement à Klarman, Wexner a toujours été irrévocablement républicain. Il avait accompagné le président George W. Bush lors de sa visite en Israël en 2008 à l’occasion du 60e anniversaire du pays.

Et il a tenu des propos durs lorsqu’il a expliqué les raisons pour lesquelles il quittait le parti et devenait dorénavant un indépendant, en s’exprimant la semaine dernière lors d’un événement sur le civisme politique à Colombus parrainé par le Columbus Partnership, un groupe commercial et civique qu’il préside. Comme Klarman, il s’est dit fatigué de voir les républicains ne pas s’opposer à Trump.

« Je ne soutiens pas ce non-sens au sein du parti républicain », a affirmé Wexner. « Je suis républicain depuis l’université, j’ai rejoint le club des jeunes républicains dans l’état de l’Ohio ».

Et comme Klarman avec Ocasio-Cortez, Wexner s’est aventuré sur un territoire jusqu’alors impensable pour un républicain, faisant l’éloge de l’ancien président Barack Obama.

« J’ai été frappé par l’authenticité de l’homme, sa gentillesse, son humilité et son empathie envers les autres », a dit Wexner d’Obama.

Une grande partie de la couverture de l’information du changement de cap de Klarman et Wexner s’est concentrée sur leur désaffection de Trump mais quelques observateurs ont déclaré qu’ils pouvaient avoir fortement conscience également de la manière dont les politiques israéliennes de Trump divisent les Juifs.

« Le message implicite ici est que Wexner et Klarman se sont tous les deux illustrés de manière exceptionnelle dans le soutien à des initiatives communautaires juives transformatrices », a tweeté Shalom Lipner, ancien conseiller de Netanyahu qui travaille dorénavant au centre pour la politique au Moyen Orient de la Brooking Institut.

« Qu’ils cassent leurs liens avec les républicains à cause de Trump en dit long sur la manière dont ils perçoivent son impact sur Israël et la communauté juive ».

En contraste, Matt Brooks, de la Coalition Juive Républicaine, a indiqué que les républicains loyaux récompenseront en fin de compte l’administration pour son soutien à Netanyahu.

« Très peu font preuve de neutralité avec l’administration Trump », a dit Brooks à Haaretz. « Il n’est pas surprenant que certains donateurs du parti républicain aient décidé de ne plus donner d’argent ».

« Néanmoins, nous voyons également qu’il y a de nombreux donateurs et autres qui augmentent significativement leur soutien aux républicains en raison des actions pro-israéliennes fortes de ce président, avec notamment le transfert de l’ambassade, la fin de l’accord sur le nucléaire et la coupe dans le financement » pour les Palestiniens.

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