Les mikvaot pour femmes sont ouverts en Israël, mais des craintes subsistent
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Les mikvaot pour femmes sont ouverts en Israël, mais des craintes subsistent

Si les autorités affirment que les bains rituels correctement entretenus sont parfaitement sûrs, la question de savoir si l'immersion est recommandée à l'heure actuelle fait débat

Une femme entrant dans le mikvé, le bain rituel juif  (Crédit : JTA / Mayyim Hayyim)
Une femme entrant dans le mikvé, le bain rituel juif (Crédit : JTA / Mayyim Hayyim)

Alors que le coronavirus menace Israël, divers établissements religieux de toutes sortes ont été contraints de fermer. Mais, si les yeshivot, les synagogues et les écoles ont toutes été fermées par le gouvernement, une institution reste ouverte : le mikvé.

Chaque mois, les femmes orthodoxes s’immergent dans les eaux de ce bain rituel, un rituel de purification qui leur permet de reprendre une vie conjugale avec leurs maris au terme de leurs menstruations. Ces bassins occupent une place centrale dans la vie et la culture juive.

Mais si le gouvernement a autorisé l’ouverture des mikvaot (pluriel de mikvé), la pandémie qui fait actuellement rage a conduit certaines femmes à repenser leur pratique de ce rite juif vénéré. Et cela s’est notamment vérifié quand plusieurs établissements ont été fermés la semaine dernière après qu’une femme atteinte du coronavirus s’y est immergée.

« Les femmes sont très stressées », a déclaré Naomi Marmon Grumet de l’Eden Center, une organisation qui veille à améliorer l’expérience féminine du mikvé, au Times of Israël.

« Nous avons enregistré des centaines de demandes de la part d’intendantes du mikvé et de femmes qui souhaitent se rendre au mikvé. »

Une balanit, la femme qui vérifie que l’immersion dans un mikvé est casher selon la tradition juive. Illustration. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Marmon Grumet a déclaré qu’une partie de cette anxiété était imputable à une lettre ouverte rédigée par les Rabbaniot Sarah Segal-Katz et Chana Adler-Lazarovits, avant l’entrée en vigueur des nouvelles restrictions, recommandant aux femmes de s’abstenir d’aller au mikvé pendant la durée de cette crise sanitaire. Elles ont cité un rapport de 2015 de l’Institute for Zionist Strategies qui affirme que 75 % des mikvaot d’Israël opèrent sans licence commerciale et ne sont pas suffisamment supervisés. « Je connais beaucoup de femmes qui n’iront pas et beaucoup qui iront », a-t-elle dit, ajoutant qu’elle avait cru comprendre que le nombre de femmes à aller au mikvé à Jérusalem avait « considérablement baissé ».

Invoquant de nombreux entretiens avec des intendantes de mikvaot, elles ont affirmé que les récentes directives du gouvernement n’étaient « pas applicables pour la plupart des mikvaot« , qui ne disposent pas, pour certains, du matériel nécessaire à la désinfection.

« C’est avec tristesse que nous ne pouvons que conclure qu’une femme ne doit pas s’immerger dans un mikvé « , ont-elles écrit, expliquant que sans transparence sur le processus de stérilisation du mikvé, il valait mieux être strict sur l’impératif juridique juif de préserver la vie.

Selon les dernières directives du ministère des Affaires religieux et du ministère de la Santé, tous les rendez-vous pour le mikvé doivent être pris en amont, les femmes ne doivent pas se regrouper au sein du mikvé ni aux alentours et l’eau doit être régulièrement changée et chlorée. Et les femmes qui ont pour habitude de se préparer pour l’immersion en se baignant et en se lavant dans les salles du bain du mikvé, devront se préparer chez elles.

Sarah Segal-Katz (Auitorisation)

« Nous demandons aux femmes de se préparer chez elles pour réduire au minimum le temps passé en dehors de la maison », a expliqué Kobi Alter, porte-parole du grand-rabbinat.

« Nous sommes très vigilants quant à la désinfection et évidemment, une femme censée être en quarantaine ne peut pas aller au mikvé. C’est une mitsva très importante, mais elle doit être observée selon les normes d’hygiène les plus strictes. »

Aller au mikvé est tout a fait sécurisé, « s »il est entretenu convenablement et approuvé par le ministère de la Santé », a assuré le professeur Nadav Davidovitch, directeur de l’école de la santé publique à l’université Ben-Gurion du Neguev au Times of Israël.

« Si c’est uniquement sur rendez-vous, et que les normes de distanciation et de l’eau sont maintenues, et qu’il y a une supervision du ministère de la Santé, je pense que c’est important que tout soit maintenu. »

Cependant, Segal-Katz a remis en question la suffisance de cette supervision.

« Les bains rituels ne font pas l’objet d’une régulation appropriée », a -t-elle dit au Times of Israël, soulignant que le mikvé est « un environnement mouillé et humide » qui peut conduire à de sérieux problèmes d’ordre sanitaires.

« Nous avons eu de nombreuses conversations avec des dizaines d’intendantes de mikvé sur le terrain et les femmes qui se trempaient avaient le sentiment que la situation n’était pas optimale : personne ne leur a donné d’instructions spécifiques et si elles en recevaient, elles avaient pour instruction d’appeler le conseil religieux en cas de problème et qu’il n’y avait pas de représentant du ministère de la Santé sur le terrain », a-t-elle déclaré.

Si le gouvernement a tenté d’améliorer sa gestion de la situation, il y a encore du travail, a-t-elle ajouté, expliquant que dans la loi juive, il y a lieu d’être strict même quand il y a un risque infime de danger.

« Il n’y a aucun chiffre officiel du ministère de la Santé pour examiner et donner des informations sur tous les mikvaot. »

D’autres ont fait part de leurs craintes concernent l’état des mikvaot en Israël. Seth Farber, un rabbin moderne orthodoxe dont l’organisation, ITIM, aide les Israéliens à naviguer dans la bureaucratie religieuse, a récemment envoyé une lettre aux ministères des Affaires religieuses et de la Santé, les appelant à « fermer immédiatement tous les mikvaot ne disposant pas d’un permis actif » et à distribuer largement des kits de chlore.

Directives pour se rendre au Mikveh pendant la pandémie de coronavirus. (Crédit : Eden Center)

« Il est impératif d’appliquer une stratégie double face à la crise actuelle : nous devons garantir la sécurité et la confiance des femmes tout en faisant le maximum pour garder les mikvaot ouverts pour les femmes qui en ont besoin », a-t-il dit. « Nous ne pouvons pas simplement nous reposer sur les normes établies ni supposer quoi que ce soit. Nous devons renforcer la supervision et faire appliquer de nouvelles normes pour rendre possible cette pratique religieuse en ces temps difficiles. »

Le ministère de la Santé n’a pas répondu aux questions du Times of Israël sur sa gestion de la crise.

Tout en encourageant chaque femme à se faire un avis propre quant à l’immersion, Marmon Grumet, de l’Eden Center, a déclaré au Times of Israël qu’elle connait « beaucoup de mikvaot dans ce pays qui sont très vigilants » et que le ministère de la Santé « sait fermer ces endroits s’ils ne sont pas sécurisés ».

Il est impératif de vérifier l’état de votre mikvé local, a déclaré Shoshanna Keats Jaskoll, co-fondatrice de l’organisation orthodoxe féministe Chochmat Nashim.

Citant en exemple sa ville de Beit Shemesh, Jaskoll a déclaré que les mikvaot locaux avaient été inspectés par le ministère de la Santé et que « les femmes n’avaient rien à craindre en y allant ».

Shoshanna Keats Jaskoll (Crédit : Chochmat Nashim)

« Les femmes doivent faire deux choses », a-t-elle préconisé : « appeler leur autorité locale et demander si leur mikvé a été testé et si l’intendante a été formée sur la marche à suivre, et si la réponse est non, elles doivent faire pression sur le conseil religieux de leur ville ».

« Particulièrement en ces temps difficiles, quand de nombreuses femmes ont besoin du soutien familial et d’affection, pour la plupart des femmes orthodoxes, ne pas aller au mikvé signifie ne pas se faire rassurer par son mari. C’est crucial dans la vie d’une femme orthodoxe. Certaines femmes sont terrifiées et ne savent pas quoi faire. Certaines sont en colère et pensent que c’est risqué et qu’ils doivent les fermer. Je ne pense pas qu’il faille les fermer. Cela compliquerait grandement la vie des femmes et des familles. J’ai tendance à dire qu’il faut donner aux gens le choix. »

Une femme, qui s’est rendue au mikvé juste après l’entrée en vigueur des nouvelles restrictions, a confié au Times of Israël que malgré sa réticence initiale, l’expérience s’est révélée positive.

« Je me suis préparée chez moi, et quand je suis arrivée, les femmes portaient des masques et des gants. C’était très propre », a dit la femme, d’obédience hassidique qui a souhaité être identifiée par le pseudonyme Esti.

« Pour moi, qui suis une personne anxieuse, c’était difficile quand elles ont dit qu’elles ne m’examineraient pas, mais au final, elles l’ont fait sans contact », a-t-elle dit, en référence aux inspections effectuées par les intendantes avant d’autoriser les femmes à s’immerger.

Les mikvaot pour hommes sont un tout autre sujet. Si la loi juive impose aux femmes de s’immerger dans un mikvé, cette pratique chez les hommes ne relève que de la coutume, et certains membres de certaines communautés ultra-orthodoxes ont pour habitude de s’immerger quotidiennement, avant la prière du matin.

Au début du mois, tous les mikvaot pour hommes ont été fermés sur ordre du ministère des Affaires religieuses, mais ont été rouverts quelques jours plus tard, à la condition stricte que les règles de distanciation sociale soient observées. Si l’immersion des femmes est une expérience intime, les mikvaot pour hommes sont des expériences sociales, avec des vestiaires bondés et des grands bassins permettant à plusieurs personnes de s’y immerger simultanément.

Cependant, le ministère de la Santé a renforcé les règles de distanciation sociale, et il a été décidé, une bonne fois pour toutes, de fermer les mikvaot pour hommes, a précisé le porte-parole du rabbinat Kobi Alter.

« Les mikvaot pour hommes ne sont pas une mitsva et sont moins importants », a -t-il expliqué. « La différence, c’est qu’une femme a l’obligation [de s’immerger] mais pas un homme. »

Le rabbin Haim Kanievsky, éminente autorité rabbinique de la branche lituanienne, à savoir les ultra-orthodoxes non hassidiques, est totalement favorable à cette fermeture, a assuré Shmulik Wold, un proche du rabbin.

Le rabbin Kanievsky, qui s’était initialement opposé à la fermeture des yeshivot et des synagogues, a annoncé dimanche que ses fidèles devaient désormais prier chez eux.

Cependant, certains ultra-orthodoxes ont été filmés (ici en hébreu) tentant de tremper des ustensiles dans des mikvé kelim, des petits mikvaot destinés à y tremper de la vaisselle neuve, un rite de purification, et certains mikvaot pour hommes ont été rouverts, malgré les nouvelles restrictions.

Le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri, chef du parti Shas (orthodoxes séfarades) a réagi en demandant à la police d’entamer une campagne de répression sur les mikvaot pour hommes, parce qu’ils peuvent « causer de nombreuses contaminations, voire des morts ».

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