Les possibles conséquences de la crise sanitaire en Iran sur sa menace régionale
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Analyse

Les possibles conséquences de la crise sanitaire en Iran sur sa menace régionale

La République islamique, qui subit de lourdes pertes et est soumise à une pression croissante face à la pandémie, inquiète les observateurs par ses attaques aux ennemis extérieurs

Ron Kampeas
Le Guide suprême, l'Ayatollah Ali Khamenei, prend la parole devant un groupe d'étudiants à Téhéran, Iran, le 22 mai 2019. (Bureau du Guide suprême iranien via AP, File)
Le Guide suprême, l'Ayatollah Ali Khamenei, prend la parole devant un groupe d'étudiants à Téhéran, Iran, le 22 mai 2019. (Bureau du Guide suprême iranien via AP, File)

WASHINGTON (JTA) – L’Iran est, selon ses propres estimations officielles, le cinquième pays enregistrant le plus de décès dus au coronavirus. Selon des experts extérieurs, son bilan est probablement beaucoup plus élevé.

La conjugaison de sanctions sévères contre le pays et d’une théocratie iranienne chancelante a empêché une réponse adéquate à la pandémie, selon la plupart des témoignages, mais le Guide suprême du pays, l’Ayatollah Ali Khamenei, sait qui blâmer : les démons. Et les Américains.

Le discours de Khamenei, prononcé le 22 mars dernier à l’occasion du Nouvel An persan, a effrayé les observateurs du régime à l’intérieur et à l’extérieur de l’Iran. Il a mis la pandémie sur le compte des démons identifiés dans le Coran comme « Jinn », connus comme des mauvais génies dans la tradition occidentale, et des services de renseignements américains travaillant en tandem.

« Nous avons des djinns et des ennemis humains qui s’entraident », a-t-il déclaré, selon une traduction de Maryam Sinaiee, une analyste politique anglo-iranienne qui écrit pour Radio Farda, le service d’information en langue persane du gouvernement américain. « Les services de renseignements de nombreux pays travaillent ensemble contre nous ».

Parmi ceux-ci, il a accusé les États-Unis d’être « l’ennemi le plus diabolique de la République islamique ».

C’est une perspective alarmante : si Khamenei croit vraiment que la CIA travaille main dans la main avec des démons pour s’engager dans une guerre biologique contre l’Iran, il pourrait juger bon de réagir en conséquence. Et toute réponse ferait probablement intervenir Israël, l’allié des États-Unis dans la région le plus proche de Téhéran.

Sur cette photo publiée le 20 mars 2020 par le site officiel du bureau du Guide suprême iranien, le Guide suprême Ayatollah Ali Khamenei pose pour un portrait avant de délivrer son message pour le Nouvel An iranien, ou Nowruz, à Téhéran, Iran. (Bureau du Guide suprême iranien via AP)

C’est une manifestation de ce qu’Ali Vaez, le directeur de l’Iran Project pour l’International Crisis Group, a appelé la « thérapie de crise ». Historiquement, l’Iran, confronté à des bouleversements internes, crée des crises externes pour faire diversion.

« La réalité est qu’un régime assiégé de tous côtés et qui n’a pas de porte de sortie pourrait estimer qu’il a peu à perdre, et une confrontation avec les États-Unis serait une bonne diversion », a expliqué M. Vaez à la Jewish Telegraphic Agency.

Le fait de rejeter la faute sur d’autres pays n’est pas unique parmi les dirigeants du monde entier : les médias et les responsables chinois ont également insinué que le virus était une arme de guerre des États-Unis. Le président Donald Trump reproche souvent à la Chine et à l’Europe leur façon de gérer l’épidémie lorsqu’il est sous le feu des critiques pour sa gestion de la crise du Covid-19.

L’enjeu est d’autant plus important que l’Iran est assiégé – plusieurs de ses dirigeants ont contracté la maladie, et au moins un en est mort – et que la théocratie a toujours agi en fonction des diktats religieux de ses dirigeants.

« Les Iraniens, en raison de l’impact combiné des sanctions et du coronavirus, sont soumis à une forte pression économique », a déclaré M. Vaez. « S’ils disposaient d’une bouée qui pouvait les maintenir à flot jusqu’aux élections américaines », lorsque le départ possible de Trump pourrait alléger la pression des sanctions, « cela s’est évaporé ».

Patrick Clawson, chercheur principal au Washington Institute for Near East Policy et spécialiste de l’Iran, a déclaré que le langage employé était suffisamment alarmant pour que pendant plusieurs jours, les sites gouvernementaux affichant le discours omettent le passage sur le djinn – suggérant que même les responsables proches de Khamenei, 80 ans, ont estimé qu’il était prudent de passer sous silence ces commentaires.

Des personnes en vêtements de protection passent devant des rangées de lits dans un hôpital provisoire de 2 000 lits pour les patients atteints de coronavirus, mis en place par l’armée iranienne au centre d’exposition international du nord de Téhéran, en Iran, le 26 mars 2020. (AP Photo/Ebrahim Noroozi)

« Les anciens du Corps des Gardiens de la révolution islamique (IRGC) ont dit : ‘Ce type est notre leader, est-ce que le vieux est en train de perdre la tête ?' », a indiqué  Patrick Clawson dans une interview.

Il y avait de bonnes raisons d’être effrayé, d’après l’expert. Le discours de Norouz [Nouvel a perse] est l’équivalent du discours sur l’état de l’Union aux Etats-Unis.

« C’est le plus grand discours de l’année, il informe sur ce que l’Iran va faire l’année prochaine », a-t-il expliqué.

Voici quelques hypothèses sur la façon dont l’agression iranienne induite par le coronavirus pourrait se manifester, sur la façon dont elle pourrait ne pas se manifester et ce qui peut être fait pour l’atténuer.

Scénario 1 : une réponse iranienne est en cours

Les milices irakiennes affiliées à l’Iran ont attaqué des cibles américaines dans le pays ces dernières semaines, notamment un tir de roquette qui a tué deux soldats américains. Les responsables américains ont imputé la responsabilité de ces actes à Téhéran.

« Nous avons clairement indiqué que les milices chiites irakiennes sont financées, entraînées et équipées par les Iraniens », a déclaré le secrétaire d’État Mike Pompeo au début du mois. « Nous avons fortement conseillé aux Iraniens de se garder de faire cela ».

Un secrétaire d’État adjoint, David Schenker, a établi un lien entre les attaques et le coronavirus.

« Il s’agit en fait non seulement d’un effort pour avoir un impact sur la politique intérieure en Irak, mais aussi pour détourner l’attention du coronavirus à la fois en Irak et en Iran, où il est très mal géré », a soutenu M. Schenker aux journalistes lors d’un récent point de presse.

Patrick Clawson émet des doutes. Les milices, a-t-il dit, ont leur propre raisonnement et sont moins susceptibles de recevoir des ordres de l’Iran depuis que les États-Unis ont assassiné un général de haut rang des Gardiens de la Révolution islamique, Qassem Soleimani, au début de cette année.

Des combattants de la milice Kataeb Hezbollah, ou Brigades du Hezbollah (irakien), inspectent la destruction de leur quartier général à la suite d’un raid aérien américain à Qaim, en Irak, le 30 décembre 2019. (AP)

« Après la mort de Soleimani, les Iraniens ont perdu le contrôle de ces milices », a commenté M. Clawson. Les milices « sont au stade de l’adolescence, elles font ce qu’elles veulent ».

Le chaos régional qui a précédé le virus atténue également la nécessité d’une action immédiate. Le mandataire de l’Iran au Liban, le Hezbollah, par exemple, s’occupe des protestations qui visent en partie à écarter la milice du pouvoir.

Scénario 2 : cela arrive plus tard

Historiquement, l’Iran adopte une stratégie de longue haleine lorsqu’il riposte à une agression présumée.

« J’ai interprété ce discours comme signifiant que l’Iran envisagerait des représailles par armes biologiques », indique M. Clawson. « Ce serait dans des mois, pas dans des jours ».

Le Nuclear Threat Initiative, un organisme de surveillance des armes de destruction massive, affirme qu’il n’y a pas eu d’évaluation définitive récemment sur le fait que l’Iran possède des armes biologiques, mais qu’il en a probablement la capacité. Il faudrait du temps pour parvenir à des armes réelles et pour choisir un lieu pertinent pour montrer clairement qu’il est prêt à les utiliser.

Scénario 3 : les États-Unis continuent de faire pression sur l’Iran

L’administration Trump n’a pas relâché la pression sur l’Iran en imposant de nouvelles sanctions cette semaine à 20 entreprises et fonctionnaires qui, selon elle, sont impliqués dans des attaques contre des cibles américaines en Irak. L’objectif de ce que le gouvernement américain appelle une politique de « pression maximale » est de pousser la République islamique à renoncer à son aventurisme, bien que cela n’ait pas encore donné de résultats substantiels.

Ce n’est pas le moment d’alléger ces sanctions, selon les critiques bellicistes du régime, qui notent que Téhéran a rejeté l’aide humanitaire qui est autorisée par les sanctions. Il a même expulsé une mission de Médecins sans Frontières, une organisation qui était en mesure d’atténuer l’impact du virus, l’accusant sans fondement d’espionnage.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo s’exprime lors d’un point de presse au Département d’État, le 25 février 2020, à Washington, DC. (Alex Wong/Getty Images/AFP)

« Le gouvernement iranien avait le pouvoir d’endiguer le virus, mais au lieu de cela, il a ignoré la situation, a menti à son peuple et a exacerbé la situation pour affaiblir la détermination de la communauté internationale à appliquer des sanctions vigoureuses », a écrit David Ibsen, le président de United Against a Nuclear Iran, sur le site d’EuroNews. « Les sanctions ne sont pas les méchantes dans cette histoire regrettable ».

Scénario 4 : la pandémie facilite les relations

Ali Vaez et son collègue du Crisis Group, Robert Malley, ont soutenu récemment dans Foreign Policy que la crise du coronavirus pourrait créer une occasion de faire baisser les tensions entre les États-Unis et l’Iran.

« Washington et Téhéran ont tous deux formulé des idées » liées à la pandémie « qui, si on y donne suite, pourraient briser le cercle vicieux actuel », ont-ils écrit.

Ils citent la demande de Washington pour que l’Iran libère les prisonniers étrangers susceptibles de propager le virus, et la demande de l’Iran pour un prêt du Fonds monétaire international (FMI) pour l’achat d’équipement pour lutter contre le virus.

Si l’Iran libérait les détenus, et si les États-Unis s’abstenaient de bloquer le prêt du FMI, cela pourrait déclencher une dynamique susceptible de conduire à des reculs plus importants affectant les sanctions et le programme d’armement nucléaire présumé de l’Iran, affirment M. Vaez et M. Malley.

Une femme iranienne portant un masque de protection choisit des articles traditionnels avant Nowruz, la fête nationale du Nouvel An qui dure deux semaines, au Tajrish Bazaar dans la capitale Téhéran, le 19 mars 2020, malgré le lourd bilan des décès dus aux contaminations par le nouveau coronavirus dans le pays. (STR / AFP)

Dans l’interview accordée à la JTA, M. Vaez s’est dit peu optimiste quant à la possibilité que les deux parties prennent cette voie.

« La réalité est que cette crise est aussi une opportunité diplomatique, mais tous les indicateurs sont maintenant dans la direction opposée », a-t-il regretté. « Il semble que l’Iran et les États-Unis soient sur une trajectoire de collision plutôt que [dans une trajectoire visant à] utiliser cette crise comme une opportunité de réduire les tensions ».

Mark Dubowitz, le président du groupe de réflexion de la Foundation for Defense of Democracies, a souligné que la trajectoire suivie par l’Iran pendant des décennies avait consisté à accélérer et étendre son activité malveillante en dehors de ses frontières, et qu’une crise ne faisait qu’exacerber ces tendances.

« Ils essaient de plus en plus désespérément de renforcer et de stabiliser un régime en voie de dissolution qui semble entrer dans une période de risque important pour sa survie », a-t-il ainsi déclaré dans une interview.

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