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Invasion de l’Ukraine: le centre Habad de Russie entre le marteau et l’enclume

Le groupe doit faire face à des restrictions sur la liberté d'expression, à une base de soutien russe affaiblie par les sanctions et à des donateurs qui demandent une condamnation

Le président russe Vladimir Poutine, au centre, et le grand rabbin russe Berel Lazar, à droite, écoutent l'homme d'affaires Viktor Vekselberg s'exprimer lors d'une cérémonie devant le Musée juif de Moscou, en Russie, le 4 juin 2019. (Crédit : Autorisation du Musée juif et du Centre de tolérance de Moscou/JTA)
Le président russe Vladimir Poutine, au centre, et le grand rabbin russe Berel Lazar, à droite, écoutent l'homme d'affaires Viktor Vekselberg s'exprimer lors d'une cérémonie devant le Musée juif de Moscou, en Russie, le 4 juin 2019. (Crédit : Autorisation du Musée juif et du Centre de tolérance de Moscou/JTA)

JTA – Trois jours après que les forces russes ont envahi l’Ukraine, un rabbin important de Moscou a exprimé son opposition haut et fort.

« Arrêtez la guerre ! » a écrit le rabbin Boruch Gorin sur Facebook.

« Cela risque de déclencher des colères, mais je n’ai pas d’autres mots maintenant », ajoutait-il.

Ce n’est pas seulement l’utilisation du mot « guerre », que la Russie a ensuite banni du discours public, qui a fait la particularité de cette déclaration. C’est aussi dû au fait que Gorin est un porte-parole principal de la Fédération des communautés juives de Russie, affiliée au mouvement Habad, et du grand rabbin russe Berel Lazar, un rabbin Habad dont les liens avec le président russe belliqueux lui ont valu le surnom dérisoire de « rabbin de Poutine« .

Au cours des 22 années de pouvoir de Vladimir Poutine, le président russe a entretenu une relation simple mais efficace avec les rabbins de son pays affiliés au mouvement Habad.

Dans le cadre de cette relation symbiotique, Poutine a aidé le centre Habad à accomplir l’un des plus impressionnants renouveaux juifs des temps modernes, éclipsant tous ses groupes rivaux en Russie pour permettre la pratique et les activités juives à ceux qui n’avaient guère accès à la vie religieuse sous le communisme. La popularité du Habad s’est accrue lorsque les relations de Poutine avec le Congrès juif russe, un groupe communautaire non Habad, se sont dégradées suite aux critiques de ce dernier sur la guerre menée par la Russie en Tchétchénie il y a vingt ans.

Le centre Habad a, à son tour, continué à respecter la volonté du mouvement orthodoxe hassidique de travailler avec les régimes gouvernementaux tant qu’ils ne ciblaient pas les Juifs – une attitude que les dirigeants Habad définissent comme une neutralité partisane et qui, selon les critiques, constitue une déférence inappropriée envers le pouvoir.

Le centre Habad à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 13 octobre 2014. Illustration (Crédit : Isaac Harari/Flash90)

L’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février a mis à rude épreuve cet arrangement, menaçant ce que beaucoup considèrent comme un âge d’or du judaïsme russe et peut-être la place du centre Habad aux côtés de ses homologues chrétiens et musulmans opérant dans le cadre d’accords du même ordre avec Poutine.

Dans les semaines qui ont suivi le début de la guerre, le centre Habad de Russie a été critiqué à l’étranger pour ne pas avoir condamné une guerre qui a fait d’innombrables morts et fait fuir des millions d’Ukrainiens, dont des dizaines de milliers de Juifs. Parallèlement, les nationalistes russes ont critiqué le groupe, souvent en termes antisémites, de ne pas avoir soutenu Poutine de manière adéquate.

Pour le centre Habad, ces pressions se déroulent dans un contexte de conflit émotionnel – l’Ukraine est à bien des égards le berceau spirituel du mouvement – et avec un grand nombre de ses soutiens financiers russes, qui n’ont soudainement plus accès à leurs richesses en raison des sanctions internationales.

Cette dynamique oblige le centre Habad de Russie à se livrer à un délicat exercice d’équilibre visant à maintenir la sécurité et l’accès à la vie juive pour les quelque 200 000 Juifs du pays.

Le président russe Vladimir Poutine, à gauche, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, au centre, écoutent le chef de la Fédération russe des communautés juives et le directeur du musée, le rabbin Alexander Boroda, à droite, lors de leur visite au Musée juif et Centre pour la tolérance à Moscou, en Russie, le lundi 29 janvier 2018. (Crédit : Alexei Nikolsky, Sputnik, Kremlin Pool Photo/AP)

« C’est une situation compliquée. En période de guerre, les gens ne pensent pas de manière rationnelle. Certains pensent : vous êtes soit avec nous, soit contre nous. Nous expliquons qu’apporter la paix est la base de toute communauté religieuse, en particulier la communauté juive », a déclaré le rabbin Alexander Boroda, président de la Fédération des communautés juives de Russie. « Mais je ne peux pas dire que tout le monde le comprenne. Certaines personnes appartenant à d’autres confessions attendent de nous que nous soutenions l’action militaire. »

Les commentaires de Gorin sont un premier exemple des difficultés rencontrées par le centre Habad à maintenir un certain équilibre. Dans un contexte de montée du sentiment nationaliste et de chasse aux sorcières des soi-disant traîtres, l’appel de Gorin à mettre fin à la guerre est rare en Russie.

À l’époque, Gorin avait déclaré au Jewish Telegraphic Agency que sa position représentait néanmoins celle de Lazar et du reste de la Fédération des communautés juives, un groupe comptant des dizaines de synagogues et de centres communautaires et des centaines de rabbins sur le vaste territoire de la Russie.

Le rabbin Boruch Gorin. (Crédit : Autorisation)

Et le 2 mars, Lazar lui-même a écrit une déclaration appelant à « arrêter la folie pour empêcher que d’autres personnes ne meurent ».

Les termes employés par Lazar étaient plus modérés que ceux choisis par Gorin, et certainement plus modéré que celui utilisé par certains dirigeants juifs à l’étranger – comme les rabbins de l’Union for Reform Judaism qui ont condamné dans une déclaration ce qu’ils ont appelé « le désir apparemment insatiable de Poutine de réaliser sa vision d’un nouvel empire russe ». Mais il n’en reste pas moins que Lazar se distingue des autres membres du clergé en Russie, qui applaudissent l’invasion russe et la justifient.

Les opinions exprimées – et non exprimées – par les dirigeants Habad en Russie ont attiré l’attention de « représentants d’autres religions » à la Fédération des communautés juives de Russie, a déclaré Boroda. Il a refusé de préciser qui étaient ces représentants.

Plusieurs sources ont déclaré à Haaretz cette semaine que le Kremlin fait pression sur les groupes juifs en Russie pour qu’ils soutiennent la guerre, notamment en menaçant de fermer les institutions juives s’ils ne le font pas. Mais M. Boroda a déclaré que le gouvernement n’avait pas fait pression sur son groupe pour qu’il soutienne la guerre, qui est qualifiée en Russie d' »opération militaire spéciale » par décret de Poutine.

Néanmoins, a-t-il ajouté, le centre Habad a dû faire face à des questions concernant sa position. « Il y a des représentants d’autres confessions qui cherchent à faire une déclaration à caractère général pour soutenir l’opération militaire », a déclaré Boroda. « Nous avons refusé et notre position a été plus ou moins comprise. On ne nous a pas mis la pression en nous disant que nous n’avions pas le choix et que nous devions choisir un camp. »

M. Boroda s’est attiré les critiques de l’étranger, notamment d’un grand rabbin Habad d’Ukraine, après son entretien avec l’agence de presse russe Interfax au sujet de la guerre, début mars, qui a été publié dans le Jerusalem Post.

Le président russe Vladimir Poutine (C) au Musée juif et Centre de tolérance avec le grand rabbin russe Berel Lazar (R) et le rabbin Alexander Boroda, président de la Fédération des communautés juives de Russie et directeur général du musée (G) sur cette photo non datée. (Crédit : Autorisation)

Dans l’interview, Boroda est interrogé sur le passé de l’État ukrainien, à savoir la célébration du patrimoine des collaborateurs nazis. M. Boroda a condamné ces activités, réitérant la position de son propre groupe et de nombreux autres, dont l’État d’Israël et le Congrès juif mondial. Il a également invoqué la Shoah pour dénoncer le vandalisme d’un magasin russe en Allemagne, notant que la Nuit de cristal, le pogrom considéré comme celui qui a donné le coup d’envoi à la Shoah, a été marquée par des actes de vandalisme visant des magasins.

Le Jerusalem Post a interprété les réponses de Boroda comme un soutien au prétexte de la « dénazification » offert par Poutine lui-même pour l’invasion.

Boroda a rejeté cette interprétation, notant qu’il n’a pas fait de lien entre la glorification des collaborateurs nazis et la situation actuelle en Ukraine. Il n’a pas non plus commenté directement la guerre.

M. Boroda a déclaré que son groupe participait à l’envoi d’aide humanitaire aux communautés juives d’Ukraine, où le centre Habad est également la force motrice de la vie communautaire juive. Cette aide est acheminée par le réseau mondial de Habad, qui transfère les dons et les fournitures des communautés juives dans de nombreux pays, y compris la Russie, et distribue ces ressources aux communautés juives en Ukraine, a déclaré M. Boroda.

Même en Russie, certains souhaiteraient voir le centre Habad de Russie adopter une position plus ferme contre la guerre.

« Ils ont fait un paquet de déclarations vagues pour la paix, [mais] ils n’ont pas vraiment dit ce que les Juifs russes pensent vraiment de cette terrible guerre et de la dictature qui en est responsable », a déclaré un ressortissant juif en Russie qui a suivi pendant des années le mouvement Habad et la politique des communautés juives. Cette personne, qui a indiqué qu’elle prenait déjà un risque rien qu’en parlant à un journaliste occidental par téléphone, s’est exprimée sous couvert d’anonymat par crainte d’être emprisonnée en vertu des nouvelles lois interdisant toute critique de la guerre.

Des membres du Habad devant la synagogue Brodsky Choral, la plus grande synagogue de Kiev, en Ukraine, le 14 février 2018. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Poutine a fait savoir de manière très claire qu’il ne tolérerait pas les critiques sur la guerre allant au-delà de la promulgation de lois punissant ceux qui la critiquent. Dans un discours prononcé le 17 mars, il a déclaré : « Le peuple russe pourra toujours distinguer les vrais patriotes de la racaille et des traîtres et les recrachera simplement comme un insecte dans sa bouche sur le trottoir. »

Peu de temps après, une tête de porc avec une perruque blonde a été placée devant le domicile d’un journaliste russo-juif jugé critique envers la guerre. Les auteurs ont collé un morceau de papier sur la porte de l’appartement du journaliste, Alexey Venediktov, sur lequel figuraient un symbole national ukrainien et le mot « Judensau », terme allemand désignant une icône antisémite du Moyen Âge.

Des déclarations comme celles de Gorin et les efforts humanitaires de Habad en Ukraine ne sont pas passés inaperçus dans les cercles ultra-nationalistes.

La tête d’un cochon sur le seuil de la maison d’Alexei Venediktov à Moscou, le 24 mars 2022. (Crédit : Alexei Venediktov via JTA)

« L’église judéo-chrétienne collecte des vêtements chauds pour les soldats des deux camps », a écrit Sergey Shcherbatyuk, un blogueur du journal ultranationaliste Gazeta Zavtra, en faisant référence à Habad.

Ces critiques interviennent dans un contexte de pression croissante sur la situation financière du Habad en Russie. Depuis l’effondrement de l’ancienne Union soviétique, le Habad en Russie dépend d’un mélange de dons de philanthropes russes, y compris les milliardaires connus sous le nom d’oligarques dont la richesse s’est accumulée grâce à leurs relations avec l’État, ainsi que des aides gouvernementales et des dons de donateurs occidentaux.

Grâce à ces sources de financement, le centre Habad de Russie a construit une série de bâtiments et d’institutions, dont des dizaines d’écoles et de synagogues ostentatoires comme celle dirigée par Boroda à Zhukovka, une banlieue riche de Moscou. Le centre Habad a également ouvert des synagogues et des succursales bien au-delà de la capitale, dont celui d’Arkhangelsk, où se trouve le centre communautaire juif le plus au nord du monde, et à Tomsk, où le plus grand centre communautaire juif de Sibérie a récemment ouvert ses portes.

Le grand rabbin russe Berel Lazar, à droite, avec Baruch Ramatsky, tenant le rouleau de Torah que la famille de Ramatsky a gardé caché pendant les 90 dernières années, à l’intérieur de la synagogue de Tomsk, le 1er février 2018. (Crédit : Habad de Tomsk)

Le groupe a également joué un rôle déterminant dans le développement et la construction du musée juif et du centre de tolérance, d’une valeur de 50 millions de dollars, qui a ouvert ses portes à Moscou en 2012 et a été construit avec le soutien du gouvernement russe.

Mais aujourd’hui, de nombreux oligarques juifs russes qui finançaient les activités du Habad en Russie font l’objet de sanctions sévères et ont vu leurs fonds bloqués en Occident. Selon Roman Bronfman, un ancien député israélien né en Ukraine et auteur d’un livre sur les Juifs russophones, le soutien provenant de l’extérieur de la Russie pourrait devenir encore plus indispensable.

 » Le centre Habad en Russie est entre le marteau et l’enclume « , a déclaré M. Bronfman. « Surtout maintenant, ils doivent prendre en compte leurs liens avec l’Occident, qui sont importants dans tous les cas et tenir compte de l’opinion publique en Occident. »

Les Juifs russes, y compris ceux qui sont rattachés au centre Habad, « ont presque tous leurs origines en Ukraine, en Moldavie ou en Biélorussie », a noté M. Bronfman. Cela s’explique par le fait que ces pays faisaient partie de la Zone de Résidence, où les Juifs étaient autorisés à vivre à l’époque tsariste.

« Très peu de Juifs russes viennent de Russie, en réalité. Cela signifie que l’invasion de l’Ukraine a touché une corde sensible, empêchant ainsi le centre Habad de se ranger du côté du clergé russe qui soutient la guerre », a déclaré M. Bronfman.

Pour Bronfman, ce qui se passe actuellement en Russie représente « l’effondrement du modèle sur lequel le centre Habad a opéré jusqu’à présent en Russie, dans lequel ils restent en dehors de la politique en échange du soutien du gouvernement ». Ce modèle, dit-il, limite les critiques du Habad à l’égard du gouvernement mais « est conditionné par la liberté de ne pas soutenir ouvertement le gouvernement et de ne pas l’encourager non plus. La guerre a radicalement réduit cette liberté ».

Le grand rabbin russe Berel Lazar, un membre du Habad, avec des fidèles dans une synagogue inachevée à Sevatopol, en Crimée, le 14 juillet 2014. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Misha Kapustin, un rabbin réformé qui a fui la Crimée pour se réfugier en Slovaquie en 2014 après que l’armée russe a annexé cette partie de l’Ukraine, estime également que le centre Habad russe ne s’est pas prononcé contre la guerre de manière assez ferme.

Pour des raisons de moralité, le clergé devrait s’exprimer contre la guerre en Ukraine, a-t-il dit. Mais il a dit qu’il comprenait pourquoi les rabbins Habad russes ne l’ont pas fait avec plus de force.

 » C’est facile pour nous de critiquer, mais la Russie est une dictature « , a déclaré Kapustin, qui avait déjà critiqué le Habad de Russie pour sa trop grande proximité avec le gouvernement.  » Que devraient-ils donc faire ? Abandonner les communautés qu’ils construisent ? Abandonner les Juifs là-bas ? »

Les rabbins Habad de Russie, selon M. Kapustin, sont « confrontés à un choix très difficile ». C’est un choix qu’il n’a pas besoin d’imaginer faire, car il l’a déjà fait.

« J’ai quitté la Crimée précisément parce que je ne voulais pas être dans cette position », a déclaré M. Kapustin.

En Russie, les rabbins Habad pourraient ne pas avoir cette flexibilité. Les émissaires du mouvement sont censés rester avec leurs communautés contre vents et marées ; beaucoup de ceux qui ont quitté l’Ukraine dans les premiers jours de la guerre pour mettre leurs familles et leurs communautés en sécurité sont déjà revenus.

Et quoi qu’il arrive avec la guerre et avec le gouvernement de Poutine, il y a encore des centaines de milliers de Juifs en Russie. Si des milliers de Juifs russes sont partis en Israël et ailleurs depuis que la guerre a éclaté, beaucoup d’entre eux craignant un retour du rideau de fer, la plupart sont restés.

Beaucoup de ceux qui sont partis « l’ont fait à cause d’une réaction initiale de panique », a déclaré Boroda. Il a ajouté : « Ils reviendront. Cela n’affectera pas le renouveau de la vie juive en Russie, que nous continuerons à porter à de nouveaux sommets, indépendamment de la politique internationale. »

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