Violence: les Arabes israéliens se disent coincés entre le marteau et l’enclume
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Violence: les Arabes israéliens se disent coincés entre le marteau et l’enclume

Après la mort d'un étudiant lors d'une fusillade entre policiers et criminels, certains appellent à renforcer la présence policière, d'autres expliqueront leur méfiance à son égard

Des milliers de personnes assistent aux funérailles d'Ahmad Hijazi, un étudiant infirmier de vingt ans, près de la ville arabe de Tamra, (Crédit : Sraya Diamant/Flash90)
Des milliers de personnes assistent aux funérailles d'Ahmad Hijazi, un étudiant infirmier de vingt ans, près de la ville arabe de Tamra, (Crédit : Sraya Diamant/Flash90)

La première partie de la procession funéraire d’Ahmed Hijazi mardi soir s’est déroulée dans le silence le plus total. On entendait uniquement le son du chantre et le bourdonnement d’un drone de police qui patrouillait. Près de 10 000 personnes s’étaient réunies pour l’enterrement, le long de la Route 70, enfreignant le confinement.

Dès la fin des prières funéraires, les endeuillés ont commencé à renverser des bennes à ordure et à les incendier. D’autres ont lancé des feux d’artifice sur l’autoroute bondée.

« Il n’y a pas d’autre dieu que dieu ! Les martyrs sont les bien-aimés de
dieu ! », scandaient les participants. Un petit groupe d’hommes criait : « la police est la source du terrorisme ».

Cette expression de leur chagrin soulignait le paradoxe qui caractérise le problème auquel font face les communautés arabes : ravagée par le crime organisé et les bains de sang incessants, le cri de ralliement en faveur d’une police efficace a été très vif ces dernières années. Mais ils sont aussi nombreux à craindre une présence policière accrue, montrant du doigt des incidents tels que la mort de Hijazi mardi, dans sa ville natale de Tamra.

Ahmed Hijazi, un étudiant infirmier de vingt ans, près de la ville arabe de Tamra, dans le nord d’Israël, le 2 février 2021. (Crédit : famille)

Hijazi, un étudiant infirmier de 22 ans, a été tué par une balle perdue durant un échange de tirs entre la police et des criminels présumés. Selon la police, les deux hommes étaient armés de M-16 et tiraient sur une maison quand les policiers, qui les attendaient, ont ouvert le feu.

Hijazi est sorti de chez lui en entendant les coups de feu, s’est pris une balle et a été tué. Un médecin – un passant selon la police – a été blessé.

La mort de Hijazi a immédiatement déclenché des manifestations dans les villes arabes de l’ensemble du pays. Des Arabes israéliens ont manifesté à Nazareth, à Umm al-Fahm, à Tira et à Tamra, une ville de 35 000 habitants située au nord-est de Haïfa. Un important rassemblement est prévu samedi à Tamra.

A l’enterrement, l’un des cousins de Hijazi s’est effondré de chagrin sur le bas-côté de la route. Deux de ses proches l’ont relevé et l’ont porté près du cercueil d’Ahmed.

Des milliers de personnes assistent aux funérailles d’Ahmad Hijazi, un étudiant infirmier de vingt ans, près de la ville arabe de Tamra, dans le nord d’Israël, le 2 février 2021. Ahmad Hijazi a été tué lors d’une fusillade entre des policiers israéliens et des criminels à Tamra. (Photo par Sraya Diamant/Flash90)

« Je n’y crois toujours pas », a dit Ayman Dhiab, un résident de Tamra. Dhiab, infirmier de 34 ans, était un ami proche de Hijazi.

« Ahmed venait prendre mes conseils pour l’école d’infirmier. Je l’avais encouragé à le faire, je lui avais dit que ça lui donnerait un avenir. Il était connu et apprécié dans la ville », a dit Dhiab.

En comptant Hijazi, 11 Arabes israéliens sont décédés dans des circonstances violentes en 2021, dont trois sous les tirs de policiers. De plus, six Palestiniens ont été violemment tués en Israël. L’an dernier, le nombre d’homicides dans la communauté arabe israélienne a atteint des records, avec 96 morts violentes, principalement de jeunes hommes tués par balles.

Le crime organisé est largement considéré comme le moteur de la propagation de la violence dans les villes arabes. Les Arabes israéliens accusent la police, qui, selon eux, échoue à sévir contre les puissantes organisations criminelles.

La mort de Hijazi – coincé entre des tirs de la police et des criminels armés – reflète le dilemme des Arabes israéliens dès lors qu’il est question de traiter la violence dans leurs villes.

Des manifestants protestent contre la propagation de la violence et du crime dans les communautés arabes israéliennes, en plus de la prétendue négligence de la police, à Oum al-Fahm le vendredi 15 janvier 2021 (Crédit : Yousef Jabareen)

On ignore encore si Hijazi a été tué par des balles tirées par des policiers ou des suspects. Le département des affaires intérieures du ministère de la justice a ouvert une enquête, mais les détails de celle-ci restent sous embargo sur décision du tribunal. Un porte-parole a refusé de dire si une autopsie avait été pratiquée.

Si leurs dirigeants politiques ont longtemps demandé l’intervention de la police pour réprimer le trafic d’armes et le crime organisé, les Arabes israéliens restent très méfiants face aux forces de l’ordre.

« Nos rues et nos villes sont pleines de policiers – qui mettent des amendes pour excès de vitesse et violations du confinement… Mais il est évident que la police ne parvient pas à protéger les citoyens arabes », a dit Thabet Abu Rass, directeur de l’Abraham Initiatives, une société commune à but non lucratif qui œuvre pour les relations entre la police et les communautés arabes.

Une génération entière d’Arabes israéliens se rappellent encore des évènements d’octobre 2000, quand la police de plusieurs villes arabes du nord a répondu avec une force mortelle aux violentes protestations contre la politique israélienne envers les Palestiniens au début de la deuxième Intifada.

La police avait alors ouvert le feu et tué 13 personnes – 12 Arabes israéliens et un Palestinien. La commission Or, formée pour enquêter sur ces évènements, avait déterminé que la police avait fait un usage démesuré de la force contre les manifestants. Aucun policier n’a jamais été poursuivi en justice pour ces faits.

« La population exige une lutte contre la criminalité. Mais la police tire… ce qui a conduit à la mort d’Ahmed Hijazi est inacceptable. Certains d’entre nous perdent la vie à cause de criminels, d’autres à cause de la police », a dit le député de la Liste arabe unie Ahmad Tibi dans un communiqué après la fusillade.

S’adressant à la Douzième chaîne mardi soir, le commandant du district nord des forces de police, Shimon Lavi, a déclaré qu’il rendrait visite à la famille, et a décrit Hijazi comme « un citoyen ordinaire pris entre deux feux ».

Des policiers sur la scène d’une fusillade mortelle dans la ville centrale de Lod, le 28 décembre 2020. (Yossi Aloni/Flash90)

« Je salue les actions de la police de cette soirée. Tirer en zone urbaine n’est jamais simple… C’est un incident extrêmement difficile. Cela demande du courage et du professionnalisme. Ce n’était pas une erreur », a dit Lavi.

L’ancien chef de la police Alik Ron, qui a été commandant du district nord des forces de police de 1997 à 2001, a décrit la mort de Hijazi comme un « évènement terrible, tragique, horrible ». Il a estimé que l’embuscade de police aurait été mal planifiée.

« C’est une question de priorité, de placement de ressources. Pour un évènement de ce type, il faut des policiers spécialement formés. Dans la police, il y a des niveaux, depuis les employés de bureau jusqu’aux officiers entraînés comme Yamam », a expliqué Ron, faisant référence à l’unité d’élite anti-terrorisme. « Yamam ne peut pas être partout, tout le temps, mais il est évident que ces policiers n’étaient pas assez formés. »

La situation se détériore rapidement

Au début du mois de janvier, le ministre de la Sécurité intérieur Amir Ohana a annoncé que l’Etat s’engageait à éliminer le crime organisé des communautés arabes du crime organisé et a promis de lutter contre ce phénomène d’une « main de fer ».

« La plupart des Arabes israéliens sont respectueux de la loi et souhaitent l’aide de la police. Une lutte ardue est menée contre le crime et le crime organisé », a déclaré Ohana durant une visite à Nazareth en janvier, aux côtés de Kobi Shabtai, fraîchement nommé au poste de chef de la police.

Le ministre israélien de la Sécurité publique Amir Ohana tient une conférence de presse à Jérusalem, le 15 juillet 2020. (Flash90)

Ces dernières semaines ont été marquées par de nombreuses arrestations dans les villes arabes dans le but d’endiguer la violence. Fin janvier, des centaines de policiers se sont dirigées vers la ville de Turan dans le nord d’Israël et ont procédé à 145 arrestations en une nuit.

Mais les homicides se sont poursuivis et cette année semble bien partie pour être plus meurtrière que la précédente.

« La situation se détériore rapidement, et nous observons une grave escalade de la complexité du crime organisé », a dit Abu Rass.

« Il est évident que la police est débordée et lutte pour gérer tous les problèmes auxquels elle est confrontée aujourd’hui. Je ne les envie pas », a concédé Ron.

Le soir de la fusillade qui a coûté la vie à Hijazi, Duaa Dhiab, un résidente de Tamra a été réveillée par le bruit des tirs. Elle les a comparé à ceux d’une zone de guerre.

« Dans les communautés juives, nous voyons que la police agit de manière plus posée et réfléchie. Ils gèrent les problèmes plus consciencieusement et ne laisse pas les choses se dégrader. Mais dans nos villes arabes, qui sont pauvres, souffrent de négligence et d’injustice de la part des institutions d’Etat, ils agissent avec imprudence », a accusé Dhiab.

La police à Tamra lors d’affrontements avec les manifestants pro-palestiniens le 6 juillet 2014. (Crédit : Gil Eliyahu/Flash90)

De nombreux Arabes israéliens estiment que le récent homicide à Umm al-Fahm est assez caractéristique du problème : alors même qu’un grand nombre de policiers dispersaient avec force une manifestation contre la violence dans une partie de la ville, un manifestant qui rentrait chez lui a été abattu par un tireur inconnu.

Abu Rass a déclaré qu’il était probable que la fusillade de Hijazi renforce le scepticisme et le manque de confiance à l’égard de la police dans les communautés arabes.

« Il y a toujours eu des voix qui demandaient l’expulsion de la police de nos villes. Nous entendons ces voix s’élever, demander à ne pas coopérer avec la police », a dit Abu Rass.

« Mais au même moment, nous savons, au fond de nous, que la police est la seule à pouvoir vaincre le crime organisé et les familles de criminels. Il y a de la rage et de la frustration », a dit Abu Rass.

Des Arabes israéliens protestent contre la violence, le crime organisé et les récents assassinats au sein de leurs communautés, dans la ville arabe de Majd al-Krum, au nord d’Israël. Le 3 octobre 2019. (David Cohen/Flash90)

La situation étant de plus en plus désespérée, certains ont commencé à suggérer avec hésitation ce que de nombreux Arabes israéliens considéraient auparavant comme inenvisageable : l’implication du service de sécurité du Shin Bet.

L’agence de sécurité intérieure opère principalement contre l’activité terroriste palestinienne au-delà de la Ligne verte. Ses méthodes sont invasives, impitoyables, mais apparemment efficaces dans la répression des attaques terroristes violentes contre les civils israéliens.

« Laissez le Shin Bet s’impliquer. Laisser le Satan s’impliquer. J’accepterais tout tant que cela permet aux citoyens arabes de vivre en sécurité », a dit le maire de Rahat Abu Suheiban au Times of Israël lors d’un échange téléphonique la semaine dernière.

L’ancien député Hadash Mohammad Barakeh, qui dirige la commission nationale supérieure de suivi des populations arabes, a jugé cette idée « exaspérante ».

« Vous pensez que les citoyens arabes veulent qu’on [nous] fasse ce que le Shin Bet fait dans le cadre de l’occupation ? », a-t-il dit.

Lors de récentes réunions avec des chefs de municipalités arabes, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a promis d’adopter une approche sur plusieurs niveaux pour gérer le problème : un nouveau plan économique, une augmentation du crédit aux Arabes israéliens qui souffrent depuis longtemps de discrimination par les banques et la présentation d’un plan général pour lutter contre la violence.

Des milliers de personnes assistent aux funérailles d’Ahmad Hijazi, un étudiant infirmier de vingt ans, près de la ville arabe de Tamra, dans le nord d’Israël, le 2 février 2021. Ahmad Hijazi a été tué lors d’une fusillade entre des policiers israéliens et des criminels à Tamra. (Crédit : Sraya Diamant/Flash90)

Netanyahu devait présenter ce plan de lutte contre la violence et le crime organisé à la télévision mercredi soir, avec Ohana. Mais avant même que le plan ne soit rendu public, les détracteurs dans les médias arabes l’ont rejeté et qualifié d’électoraliste.

Lors des funérailles aux airs de manifestation à Tamra, un jeune homme a fait rouler un pneu sur le milieu de la route, avec un chiffon imbibé d’essence qui sortait du haut. Deux hommes plus âgés lui ont crié : « Arrêtez, remettez ça ! » Il s’est alors précipité sur le côté de l’autoroute.

« On a l’impression d’être entre le marteau et l’enclume », dit Duaa Dhiab. « Ce n’est pas un sentiment simple. C’est un endroit complexe, qui nous laisse hésitants et constamment anxieux. »

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