Construit pour un film, un faux shtetl ukrainien pourrait devenir un musée
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Construit pour un film, un faux shtetl ukrainien pourrait devenir un musée

Le décor d'un long-métrage intitulé "Shttl", installé cet été au bord d'un lac près de Kiev, a redonné vie aux villages juifs qui parsemaient autrefois le Vieux Continent

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, interviewé dans son bureau à Kiev, le 18 janvier 2020 (Crédit : Service de presse du bureau du président de l'Ukraine)
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, interviewé dans son bureau à Kiev, le 18 janvier 2020 (Crédit : Service de presse du bureau du président de l'Ukraine)

JTA – Dans les bois du nord de l’Ukraine, des ouvriers du bâtiment ont construit une île dans le temps : un shtetl. Shtetl est un mot yiddish désignant les quartiers juifs qui existaient dans toute l’Europe de l’Est avant la Shoah.

Ce nouveau shtetl, qui comprend 18 bâtiments sur plus d’un hectare de terrain près de la ville lacustre de Rovzhi, près de Kiev, a été construit cet été pendant pour servir de décor à un long-métrage historique intitulé « Shttl ». (Le « e » manque pour souligner le vide, a déclaré le réalisateur Ady Walter, un cinéaste né en Argentine, au site d’information ukrainien KP).

Le film, une production franco-ukrainienne, est inhabituel tant par son budget de plusieurs millions de dollars – un investissement massif dans l’économie ukrainienne en difficulté – que par son traitement d’une période tragique et politiquement sensible de l’histoire des Juifs en Ukraine.

Prévu pour l’année prochaine, le film bénéficie même de la présence d’une star hollywoodienne en la personne de Saul Rubinek, un acteur juif canadien qui a joué dans le classique de 1987 « Wall Street » aux côtés de Michael Douglas et a fait des apparitions à la télévision dans « Frasier », « Curb Your Enthusiasm », « Schitt’s Creek » et « The Marvelous Mrs. Maisel ». Rubinek joue également le rôle d’un expert en armes juif à l’accent prononcé dans la série dramatique sur les chasseurs de nazis « Hunters » sur Amazon.

Certaines des stars de la série « Hunters » d’Amazon, de gauche à droite : Saul Rubinek, Carol Kane, Tiffany Boone, Louis Ozawa Changchien et Josh Radnor. (Crédit : Christopher Saunders via JTA)

« Shttl », dont l’action se déroule au cours de l’été 1941, montre comment l’invasion nazie de l’Ukraine a dévasté la vie de deux jeunes mariés juifs et de leur ancienne communauté de shtetl à Sokal, dans l’ouest de l’Ukraine.

Cela constitue une incursion potentielle dans une mine politique.

Cet été-là, spécialement dans l’ouest de l’Ukraine, les locaux participaient à la liquidation des juifs de la région, parfois avec une impressionnante cruauté. Le pays est aujourd’hui au cœur d’un débat sur la glorification de certains de ces auteurs, dans un contexte de montée du nationalisme et de l’opposition envers la Russie, que les collaborateurs nazis combattaient pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le président Vlodymyr Zelensky, qui est juif, a exprimé des réserves sur la pratique de la glorification des collaborateurs nazis, mais a généralement évité les confrontations sur la question avec les nationalistes, qui bénéficient d’un soutien populaire considérable dans le cadre d’un conflit territorial latent avec la Russie qui a débuté en 2014.

Suite à une marche à travers Kiev en mai qui comportait des symboles nazis, Zelensky a pour la première fois condamné la pratique de manière catégorique.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, interviewé dans son bureau à Kiev, le 18 janvier 2020 (Crédit : Service de presse du bureau du président de l’Ukraine)

« Nous condamnons catégoriquement toute manifestation de propagande des régimes totalitaires, en particulier le national-socialisme, et les tentatives de réviser la vérité sur la Seconde Guerre mondiale », a-t-il déclaré dans un communiqué.

Les articles parus cette semaine dans les médias ukrainiens sur le film n’ont pas abordé la façon dont les cinéastes ont l’intention de naviguer dans ces questions complexes. Les sociétés de production française et ukrainienne du film n’ont pas répondu aux demandes de commentaires. Elles ont également refusé de partager avec la JTA les photos du plateau de tournage que les producteurs avaient remises aux médias ukrainiens.

Faire revivre un shtetl était d’une importance capitale pour Walter. « Je veux que les spectateurs marchent dans les ruelles avec les acteurs et ressentent tout, » a-t-il déclaré à KP.

Walter a ajouté que, bien que les protagonistes du film soient le couple juif, un personnage ukrainien non juif joue également un rôle important en tant qu’ami proche du marié juif.

L’actrice qui interprète la mariée, Anisia Stasevich, a étudié le yiddish pour ce rôle. Elle a également étudié avec Eli Rosen, un acteur qui a grandi dans une communauté juive hassidique de Brooklyn et qui a été consulté par les réalisateurs de la série Netflix « Unorthodox ».

Le grand-père d’Anisia Stasevich était un juif de la ville ukrainienne d’Odessa qui « serait heureux de me voir revenir aux sources », a-t-elle déclaré à KP.

Lakhva, un shtetl juif de Pologne, en 1926. (Crédit photo : Wikimedia Commons, domaine public)

Pour réduire les coûts, les producteurs ont acheté de vieilles maisons à travers l’Ukraine et les ont récupérées pour en tirer les pièces nécessaires à la construction du décor, a expliqué le concepteur de production Ivan Levchenko au site d’information. Cela revenait moins cher que de traiter et de faire vieillir des matériaux frais, a-t-il expliqué. Certains bâtiments ont été construits en polystyrène, sur lequel les artistes ont dessiné de fausses façades. Ce fut aussi la solution pour les pierres tombales et le faux cimetière du shtetl.

Parmi les autres structures, on trouve une école, une grande structure en bois avec une étoile de David sur son pignon, et une synagogue avec des portes en bois massif et un intérieur qu’une équipe d’artistes a mis deux semaines à peindre.

Le décor a attiré l’attention des médias ukrainiens en raison de la tentative inhabituelle de recréer une institution qui a existé pendant des siècles en Europe de l’Est.

On ne peut voir que des vestiges de shtetls dans une poignée d’endroits, dont Bershad, une ville endormie située à environ 258 km au sud de Kiev. Les minuscules synagogues, ou shtiebels, y sont pour la plupart restées intactes, bien que les intérieurs aient été convertis en magasins et en ateliers de réparation automobile. Mais il reste 50 Juifs, qui maintiennent une synagogue typique du shtetl avec des planchers en planches.

Cette photographie du 24 mai 2016 montre une rue vide à Krasnaya Sloboda. Pendant les mois d’été, la ville se remplit car les expatriés qui vivent maintenant en Russie reviennent pour visiter. (Crédit : Lee Gancman/Times of Israel)

En Biélorussie, la ville de Babrouïsk s’enorgueillit également d’un ancien shtetl bien préservé, bien que la plupart de sa population juive de plusieurs centaines de personnes n’y vivent pas.

Le shtetl le mieux préservé aujourd’hui existe hors d’Europe dans la ville de Krasnaya Sloboda, en Azerbaïdjan, où plusieurs centaines de Juifs vivent avec le soutien financier de membres de la communauté partis en Russie, en Israël et au-delà.

Dans d’autres shtetls, les structures ont été détruites depuis longtemps, démontées ou délabrées et ne se distinguent plus des villes et villages environnants. La société de production du film travaille à la transformation du plateau en un musée et un monument commémoratif pour les centaines de shtetls détruits par les nazis et leurs collaborateurs, rapporte KP.

« Le problème principal est de le laisser en de bonnes mains, » a mis en garde Walter.

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