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En quête de talents, l’IAI s’attaque à la face cachée du secteur high-tech israélien

Alors que la concurrence est féroce, les nouvelles offres d'emploi du fabricant d'armes invitent les candidats potentiels à privilégier le sens du devoir plutôt que l'argent

Ricky Ben-David est journaliste au Times of Israël

Boaz Levy, le PDG d'Israel Aerospace Industries, parle à l'Associated Press au Dubai Air Show à Dubaï, Émirats arabes unis, lundi 15 novembre 2021. (Crédit: AP/Jon Gambrell)
Boaz Levy, le PDG d'Israel Aerospace Industries, parle à l'Associated Press au Dubai Air Show à Dubaï, Émirats arabes unis, lundi 15 novembre 2021. (Crédit: AP/Jon Gambrell)

Israel Aerospace Industries (IAI), entreprise majeure spécialisée dans la construction aéronautique et dans la fabrication d’armement, firme appartenant à l’État israélien, a lancé cette semaine une énorme campagne de recrutement  alors qu’elle est actuellement à la recherche de développeurs, d’ingénieurs et de programmateurs. Dans sa campagne de publicité, elle n’hésite pas à lancer une pique à l’industrie high-tech israélienne et à certaines de ses facettes les plus obscures.

La campagne de publicité a circulé en ligne et via des panneaux d’affichage dans tout le pays. Sur ces affiches, on peut voir de jeunes et beaux individus, souriant ou riant franchement, avec leur prénom, l’intitulé de leur poste – comme ingénieur en informatique, par exemple – et des textes satiriques les félicitant pour leurs prouesses professionnelles très douteuses.

Une affiche appelle ainsi à « Applaudir Ron, ingénieur en informatique » dont le travail à contribué « à rendre des milliers de personnes accros au poker en ligne ». Une autre appelle aussi à « féliciter Alma », diplômée, inscrite au tableau d’honneur de son université et dont le travail au sein d’une compagnie de jeux vidéos a aidé à « placer en état de dépendance des milliers d’enfants ». Sur une troisième affiche, on peut voir la photo d’une femme accompagnée de la légende « Respect à Maya, ingénieure principale », qui a mis en place une tactique agressive de vente en ligne qui déjoue la pratique d’abandon du panier par un client (quand un client potentiel lance un processus de vérification sur un site de vente en ligne, mais qu’il renonce à sa commande avant de la terminer).

Cette campagne vise à détourner les développeurs et ingénieurs de talent – des professions très recherchées en Israël mais où la main-d’œuvre qualifiée est manquante – des entreprises opérant dans des industries diverses et variées : technologies de vente en ligne, secteur du loisir, pornographie ou jeux en ligne, des domaines qui ont longtemps été florissants pour certaines firmes israéliennes. Ces entreprises développent différents produits : des plateformes logiciel, des services d’analyse de données, des chatbots, ou des systèmes de lecteurs multimédias, avant de les vendre ensuite à des compagnies qui peuvent être considérées comme nuisibles ou dangereuses.

Certaines entreprises issues de ces industries ont été accusées de pratiques douteuses liées à la conception de jeux destinés aux enfants. D’autres travaillent simplement pour le compte d’industries qui semblent exploiter les fragilités humaines, mais elles sont toutefois saluées parce qu’elles sont devenues des Licornes prospères ou des firmes publiques.

D’autres encore relèvent de la face plus sombre de l’écosystème des start-ups israélien, comme le Times of Israel a pu le révéler.

Ces entreprises figurent parmi une minorité substantielle de firmes israéliennes qui s’adonnent à des activités frauduleuses et/ou non éthiques, comme cela avait été le cas de l’industrie des options binaires, dorénavant interdite.

Elles se distinguent de secteurs plus applaudis de la technologie comme la cybersécurité, les logiciels pour les entreprises, les technologies financières ou des sciences de la vie. Toutefois, un grand nombre de ces compagnies sont en concurrence pour le recrutement des mêmes talents – tout comme les corporations multinationales basées dans le pays.

Une pénurie de talents high-tech

Israël doit faire face à une pénurie aiguë de talents dans le secteur de la high-tech, une pénurie annoncée depuis des années par l’Autorité israélienne de l’Innovation, ainsi que par d’autres organisations et l’industrie elle-même. Selon les dernières données officielles de l’Autorité de l’innovation, il y a environ 13 000 postes non-pourvus au sein de l’État juif – un chiffre avancé dans un rapport consacré au « capital humain » en 2021. Le prochain rapport doit sortir dans les semaines à venir.

Les observateurs et les experts de l’industrie estiment que ce chiffre doit être beaucoup plus élevé aujourd’hui. Et la pénurie entraîne une compétition féroce entre les start-ups désireuses de recruter et d’embaucher du personnel, avec des salaires qui ne cessent de grimper.

Et l’IAI est, elle aussi, à la recherche des mêmes compétences. Et recruter, face à une industrie de la technologie en plein essor, qui offre des conditions de travail attractives, des avantages, des primes annuelles et un salaire plus élevé, peut s’avérer être une tâche délicate.

Le salaire mensuel moyen, dans l’industrie high-tech, est de 28 000 shekels, selon les données rendues publiques au mois de février par le Bureau central des statistiques. Mais les compagnies high-tech peuvent souvent offrir plus.

Le salaire mensuel moyen d’un employé, au sein de l’État juif, est d’environ 12 000 shekels.

Sur Twitter, où les membres de l’industrie high-tech – fondateurs et directeurs-généraux, fonds de capital risque, développeurs, gestionnaires de produit, responsables des ventes et du marketing entre autres – sont de plus en plus présents, la campagne de recrutement de l’IAI a été accueillie de façon mitigée.

Certains commentateurs se sont concentrés sur ce tumulte, notant que la campagne avait atteint son objectif de faire du buzz. D’autres se sont opposés à la façon dont les publicités avaient dépeint l’ensemble de l’industrie high-tech sous un jour négatif.

Un autre groupe de commentateurs a pris pour cible les activités principales de l’IAI : la fabrication d’armes. « Je pense que nous savons quelle industrie tue le plus de personnes chaque année », a-t-il été noté.

Gili May, responsable des relations médias chez IAI, a déclaré au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique que l’entreprise était heureuse du débat que les publicités suscitaient, et qu’elle se réjouissait même des critiques.

« La portée a été si large, si efficace, pas seulement dans le secteur de la haute technologie, mais dans tous les secteurs. Certaines personnes l’ont pris de manière négative, d’autres de manière positive. Toute réaction est bonne », a déclaré May.

L’IAI a effectué des recherches approfondies avant de lancer sa campagne, a expliqué May. « Nous avons découvert que les questions de ‘sens’ au travail, de contribution apportée au pays, de profondeur et d’ampleur de la high-tech – sont très importantes pour les candidats potentiels. Et nous avons tout cela à l’IAI. »

L’IAI n’avait pas l’intention de tourner en dérision le secteur high-tech, a affirmé May. « Le secteur de la haute technologie est très important, il apporte ses propres contributions à l’État d’Israël. Nous voulions prendre quelques exemples et, de manière créative, examiner la question de la finalité. Ces choses sont très importantes pour la génération Z et la génération Y [également connue sous le nom de millennials]. »

L’IAI a 600 postes à pourvoir, a déclaré May. « Je ne pourrais pas rivaliser avec le salaire d’une start-up qui vient de lever une série A et qui dispose de fonds pour de nouveaux ingénieurs. Mais nous avons de bons salaires par rapport au marché, et nous avons [un but] et… nous ne disparaîtrons pas. »

Un punching-ball haute technologie ?

L’industrie technologique israélienne a été sous les feux de la rampe ces derniers mois, et pas seulement en raison des tours de table époustouflants, du nombre croissant de Licornes, des valorisations technologiques ou des introductions en bourse, qui ont tous connu un ralentissement depuis le début de l’année.

L’attention portée à ce secteur et à sa croissance rapide s’explique par les changements qu’il entraîne dans la société israélienne.

L’année dernière, certains des avantages et des excès qui caractérisent couramment le secteur ont fait l’objet d’une série de sketchs de l’émission satirique « Eretz Nehederet » (« Un pays merveilleux »), qui pointait du doigt certaines des tendances les plus farfelues de l’industrie high-tech, notamment les bureaux équipés de vastes espaces ressemblant à des aires de jeux pour enfants, de jeux vidéo, de nourriture gratuite, de bière à volonté et de musique live, ainsi que de la mentalité « le travail, c’est la famille », destinée à maximiser le temps passé par les employés entre les murs de l’entreprise.

Nadir Hackerman et Didi, de l’entreprise technologique fictive Webos, parlant à un nouvel employé potentiel dans un segment de novembre 2021 de l’émission « Eretz Nehederet ». (Crédit : Capture d’écran)

Un autre sketch s’est moqué du prestige croissant du service dans les unités high-tech de l’armée au détriment des unités de combat, un segment qui a particulièrement touché et soulevé des questions sur l’évolution des valeurs.

L’intrigue du sketch consistait en une « embuscade » tendue sur une aire d’auto-stop par deux entrepreneurs high-tech qui prévoyaient d’attirer un soldat, servant dans une unité de renseignements, en le faisant monter dans leur voiture et en lui offrant un emploi « pépère » dans leur entreprise de haute technologie.

Le sketch et la publicité ont suscité un débat animé dans la presse israélienne et sur les réseaux sociaux sur les mérites du service dans les unités de combat par rapport au corps technologique, comme dans la prestigieuse unité 8200 de la division de collecte de renseignements.

À gauche : Des combattants de Tsahal participant à un exercice en décembre 2021. À droite : Un soldat de Tsahal du Corps C4I tapant sur un clavier d’ordinateur. (Crédit : Tsahal)

De nombreux anciens de cette unité technologique d’élite ont dirigé des entreprises prospères spécialisées dans les questions informatiques, et le service dans l’unité 8200 est considéré comme donnant un avantage certain sur les autres lorsqu’on postule à un emploi dans le secteur technologique, souvent très lucratif. Cette situation a suscité une certaine frustration chez les combattants, qui risquent littéralement leur vie pour protéger le pays, mais qui constatent qu’ils sont pénalisés sur le marché du travail. Certains doivent occuper des emplois subalternes pendant des années tout en étudiant et en acquérant suffisamment d’expérience pour pouvoir prétendre à des emplois high-tech de bas niveau.

Les valeurs et l’argent

Dans la campagne publicitaire en cours, l’IAI appelle les candidats potentiels à poursuivre un objectif plus élevé plutôt que de chercher à atteindre des salaires supérieurs. À « Ron », la publicité de l’IAI dit : « Au lieu de jouer avec votre carrière, donnez-nous un atout [dans le cadre du] projet de missile Hetz [flèche] », en référence aux systèmes de défense anti-missiles anti-balistiques de l’entreprise publique. À « Alma », la publicité de l’IAI dit : « Au lieu de jouer avec votre carrière, [inscrivez-la] dans le développement et dans la production des drones les plus avancés au monde. »

Une autre publicité – utilisant la même photo d’un homme mais avec des titres et des responsabilités différents – conseille à « Tzahi, un vétéran de l’unité 8200 » dont le travail a contribué à « exposer des adolescents [garçons] à la pornographie » : « Au lieu de fantasmer sur une carrière, réalisez [ce rêve] dans le projet Beresheet 2 à l’IAI. »

L’initiative Beresheet 2, co-développée par IAI et l’organisation SpaceIL, fait suite à la mission Beresheet de 2019 qui a tenté, sans succès, de faire atterrir un engin spatial sur la Lune. L’engin spatial, Beresheet, s’est approché de la surface de la Lune mais s’y est écrasé. Beresheet 2 est prévue pour 2024 avec une mission élargie, celle de faire atterrir deux engins spatiaux sur la Lune.

Bien qu’elle n’offre pas de salaires high-tech, l’IAI est loin d’être en difficulté. Ses ventes de missiles, de drones, d’avions et de systèmes pour les forces navales et terrestres, entre autres produits, ont totalisé 4,5 milliards de dollars en 2021, le chiffre le plus élevé depuis la création de l’entreprise en 1953. Jeudi, la société a déclaré que son bénéfice net pour le premier trimestre de 2022 (Q1 2022) était d’environ 78 millions de dollars, soit une augmentation de 58 % par rapport au Q1 2021.

IAI a également déclaré que son carnet de commandes (commandes de clients qui n’ont pas encore été réalisées) avait augmenté et atteint 14 milliards de dollars.

Un missile balistique LORA, produit par l’entreprise de défense Israel Aerospace Industries, testé en mer le 2 juin 2020. (Crédit : Israël Aerospace Industries)

May a déclaré que l’IAI « ne se limitait pas aux armes, nous faisons tellement plus. Nous permettons aux gens de dormir la nuit en toute sécurité en Israël. Chaque menace est détectée par notre radar. Les pays se précipitent pour acheter notre système de missiles anti-balistiques Arrow 3, le niveau de défense le plus sophistiqué et avec la plus longue portée ».

La campagne a jusqu’à présent été un succès, a déclaré May, ajoutant que le nombre de CV reçus avait été multiplié par cinq environ. Les recruteurs d’IAI sont passés de 100-200 CV par jour à 600-700 CV par jour après le lancement de la campagne dimanche, a déclaré May.

L’entreprise se prépare maintenant à la deuxième phase de sa campagne, au cours de laquelle les annonces seront placées dans des bars, des cafés et des lieux de divertissement.

Itamar Sharon a contribué à cet article.

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