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Analyse

La guerre annuelle du « Hametz » au cœur d’une crise mortelle pour le gouvernement

S'il est improbable que le départ d'Idit Silman de la coalition ait été entraînée par cette seule querelle, son approche reflète un conflit réel sur l'identité publique du pays

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Pain et beurre. (iStock)
Pain et beurre. (iStock)

C’est une tradition annuelle en Israël de connaître un conflit gastronomique brutal dans les semaines qui précèdent Pessah – et, plus spécifiquement, concernant l’interdiction d’introduire du pain au levain, ou hametz, dans les espaces publics pendant la fête. De manière générale, les Israéliens laïcs s’opposent à de telles interdictions, affirmant qu’il s’agit d’une forme de coercition religieuse tandis que les Israéliens plus traditionnalistes et conservateurs déclarent, de leur côté, qu’elles sont nécessaires pour préserver le caractère juif de l’État.

Les règles définissant la consommation de hametz viennent directement de la Bible. Le chapitre 12 du Livre de l’Exode note que la loi commémore le départ du peuple juif d’Égypte – un départ qui, selon la Bible, avait eu lieu si rapidement que les Israélites n’avaient pas eu le temps de faire fermenter leur pain. En conséquence, pendant la fête de Pessah, non seulement il est interdit aux Juifs de consommer des produits alimentaires au levain mais il leur est en plus interdit d’en conserver chez eux. Celui ou celle qui échouerait à se conformer à la règle « devra être éloigné d’Israël ».

Hors des frontières d’Israël, ce décret biblique n’est considéré que comme une question d’ordre individuel – les Juifs nettoyant leurs propres habitations, véhicules et autres lieux de travail pour faire disparaître toute trace de hametz (ou s’en séparant de manière à ce que, techniquement parlant, le hametz ne se trouve plus en leur possession.) Les choses sont plus compliquées en Israël : en effet, qu’est-ce que cette interdiction implique-t-elle donc pour les lieux publics, par exemple pour les hôpitaux ou les bases militaires ?

Pendant des années, certains hôpitaux avaient mis des interdictions explicites en place concernant l’entrée du hametz dans les établissements. Les sacs étaient fouillés par des gardiens en quête de tels « produits de contrebande ». Des mesures similaires avaient été adoptées sur les bases militaires, pour les soldats et pour les visiteurs de la même façon.

Ces fouilles parfois invasives à l’entrée des hôpitaux et des structures militaires avaient rapidement été dénoncées par les groupes laïcs qui avaient finalement porté l’affaire devant la Haute cour de Justice pour qu’elle se positionne.

Représentant le point de vue des laïcs, le comédien israélien Yoav Rabinovitz a écrit cette semaine, sarcastique : « Je ne comprends pas le problème avec cet État qui, une fois par an, impose par la force une norme religieuse dans un espace public dont dépendent des citoyens qui ont par ailleurs seulement voulu profiter de leur droit à l’accès aux soins ».

Ces dernières années, les Israéliens opposés à l’interdiction du levain avaient remporté quelques victoires. En 2020, la Haute cour avait statué que l’interdiction faite dans les hôpitaux était illégale et cette année encore, la Cour a émis un jugement provisoire similaire concernant les bases militaires.

Au vu de ces succès remportés par les groupes pro-laïcité, les députés religieux et conservateurs ont déployé une rhétorique de plus en plus apocalyptique sur leurs conséquences, certains affirmant avec ferveur que les jugements des magistrats de la Haute cour étaient en train de détruire le caractère juif de l’État.

Et, mercredi, c’est cette problématique qui a été ostensiblement à l’origine du coup potentiellement mortel porté à la coalition du pouvoir, quand Idit Silman, cheffe de la coalition issue du parti Yamina du Premier ministre Naftali Bennett, a annoncé qu’elle quittait brutalement l’alliance, lui faisant perdre sa mince majorité de 61 sièges à la Knesset, forte de 120 membres.

Silman s’était emportée, ces derniers jours, contre l’instruction donnée aux hôpitaux par le ministre de la Santé Nitzan Horovitz de respecter le jugement de la cour suprême en renonçant aux fouilles des sacs à l’entrée de leurs établissements. Dans la lettre de démission qu’elle a envoyé à Bennett, elle a cité « les préjudices portés à nos valeurs, à nos principes pourtant essentiels et purs ».

La députée Idit Silman, cheffe de la coalition, avec le Premier ministre Naftali Bennett pendant le vote sur le budget de l’État à la Knesset, le 4 novembre 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Et la guerre du ‘hametz semble donc avoir fait sa toute première victime : le 36e gouvernement de l’État d’Israël. Avec une majorité d’une voix seulement au parlement, le gouvernement et l’opposition se retrouvent aujourd’hui à égalité avec chacun 60 votes. En l’état, le gouvernement devrait durer, cahin-caha, au moins jusqu’au mois de mars 2023 – la date-limite à laquelle il devra avoir adopté un nouveau budget.

Bien sûr, il est hautement improbable que la controverse du ‘hametz ait été réellement la seule problématique ayant entraîné la décision prise par Silman, le jugement de la Haute cour ne datant pas d’hier et ayant été rendu, sans incident, alors que l’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu, prédécesseur de Naftali Bennett, était à la tête du pays.

Seule la députée rebelle sait dans quelle mesure ce problème du ‘hametz a scellé sa décision – plutôt que les promesses politiques qui lui auraient été faites par Netanyahu, aujourd’hui chef de l’opposition. Mais il est vrai que la question est en elle-même légitime, et excessivement polémique.

Elle se trouve au carrefour des objectifs d’Israël : celui d’être un État juif respectueux des traditions juives et celui d’être un État démocratique, un État qui respecte la liberté des citoyens de pratiquer ou de ne pas pratiquer la religion, conformément à ce qu’ils considèrent comme juste et convenable.

C’est un sujet qui divise régulièrement le pays. Un sondage commandé par Hidush, une organisation qui soutient la liberté religieuse en Israël – et en particulier la liberté face à la religion – a établi que 54% des Juifs israéliens soutenaient le droit des soldats à faire entrer du ‘hametz dans les bases militaires pour leur consommation personnelle, contre 46 % qui s’opposent à cette possibilité. L’enquête d’opinion, qui a interrogé 500 personnes, avançait une marge d’erreur de plus ou moins 4,5 %, ce qui signifie que la répartition des opinions pourrait encore être plus serrée sur le sujet.

Comme c’est le cas sur de nombreuses problématiques au sein de la politique israélienne, les divisions respectent également les lignes partisanes. Le sondage de Hidush montre que les soutiens à l’interdiction du ‘hametz dans leur quasi-totalité proviennent de citoyens revendiquant une appartenance aux aux mouvements politiques de droite et religieux, tandis que parmi ceux qui se sentent proches des formations de gauche et centriste, l’opposition à l’interdiction est presque unanime – à l’exception du parti Yisrael Beytenu, de droite mais férocement laïc, dont les partisans se sont déclarés à une majorité écrasante contre l’interdiction des produits au levain des espaces publics.

Même si le Grand rabbinat a affirmé que permettre aux individus d’introduire du pain au levain dans les hôpitaux rendrait plus difficile de garantir que l’alimentation servie dans les établissements ne contient aucune trace de ‘hametz, ces arguments ont été par ailleurs largement rejetés par les tribunaux. De plus, cela ne reflète nullement la réalité des hôpitaux hors des frontières d’Israël qui n’ont pas mis en place de telles interdictions mais qui restent en mesure d’offrir aux patients juifs des produits casher pour Pessah.

« Il n’y a aucun problème avec ça en matière de loi juive. C’est un problème qui relève plutôt de l’émotion. Pour tous ceux qui ne mangent pas de ‘hametz à Pessah, voir du ‘hametz entraîne un malaise », explique Tomer Persico, directeur académique du programme d’étude Kolot et chercheur au sein de l’Institut Shalom Hartman, qui commente également souvent des sujets en lien avec la relation entre la religion et l’État.

Il s’agit donc d’un problème portant sur l’idée informe, mais pas moins importante, de ce qu’est le caractère juif d’Israël, affirme-t-il.

« C’est un combat portant sur l’égalité, sur ce à quoi ressemble l’espace public. De cette façon, c’est un combat similaire à celui sur le mariage civil, sur les conversions, sur les transports publics à Shabbat – sur toutes ces problématiques soulevées par la relation entre la religion l’État, ou par ce que doit être l’identité publique juive en Israël ».

Hôpitaux et bases militaires

En 2020, suite à une plainte déposée par le Forum laïc, la Haute cour avait estimé que l’interdiction du ‘hametz dans les hôpitaux était illégale en l’état actuel des choses, même si elle avait laissé la porte ouverte à un compromis ou à une nouvelle législation sur le sujet qui pourrait être adoptée à l’avenir.

Dans leur décision, les juges avaient pris en compte les droits des patients n’adhérant pas à cette interdiction biblique du pain levé à Pessah et le droit des patients respectueux de cette règle à pouvoir accéder à une alimentation acceptable pour eux. Et, finalement, les juges s’étaient prononcé en défaveur de l’interdiction.

Photo d’un hôpital israélien (Miriam Alster/Flash90)

« Particulièrement dans les hôpitaux, qui sont des lieux où les gens perdent une part significative de leurs droits et où ils se trouvent dans l’obligation de gérer des difficultés physiques dans un cadre de rupture avec leur vie quotidienne, nous devons agir avec justesse et compassion pour préserver, si possible, le respect, le droit à la vie privée et le droit des individus à répondre à leurs besoins fondamentaux », avaient noté les juges.

Selon le jugement du mois d’avril 2020, qui avait été rendu public peu après Pessah, cette année-là, les gardiens n’avaient pas le droit de fouiller les sacs et les effets personnels des visiteurs, ils n’avaient pas le droit d’émettre des instructions concernant l’introduction de pain levé dans les établissements pour Pessah, et ils n’avaient pas le droit de débattre du sujet. La cour avait expliqué que cette dernière sévérité était nécessaire au vu de « la différence claire et inhérente de pouvoir » entre gardiens et visiteurs.

Les membres de la Knesset ultra-orthodoxes avaient critiqué la décision prise par la cour à ce moment-là. Le Grand rabbinat avait estimé que cette décision pouvait amener de nombreux Juifs pratiquants à éviter les hôpitaux pendant Pessah, mettant leur vie en péril (un phénomène qui n’est pas vérifié hors d’Israël où il y a, sans aucun doute, du ‘hametz dans les établissements hospitaliers).

Cette interdiction de l’interdiction est entrée en vigueur pour la première fois l’année dernière, quand le Premier ministre Benjamin Netanyahu était encore au pouvoir et que Yuli Edelstein était à la tête du ministère de la Santé, et elle a été appliquée sans incident et sans plainte majeure, y compris de la part des membres de la Knesset qui s’indignent aujourd’hui.

Examinant encore davantage la problématique, la Haute cour de justice, cette année, a rejeté l’interdiction faite du ‘hametz sur les bases militaires dans un jugement provisoire, suite à une plainte déposée par Hidush et par 14 parents de soldats de Tsahal.

Un soldat plonge une casserole dans l’eau bouillante pour la préparer pour la fête de Pessah, en 2014, une vidéo produite par le rabbinat militaire. (Capture d’écran : YouTube)

Même si le dossier reste ouvert, le tribunal, en date du 1er mars, a émis une injonction temporaire interdisant aux militaires de fouiller les effets personnels des soldats pour y trouver du ‘hametz sur les bases, ou les sacs des visiteurs qui s’y rendent.

Les juges ont aussi encouragé l’armée à prendre en considération la levée partielle de cette interdiction en autorisant par exemple les soldats à consommer du ‘hametz dans des secteurs déterminés des bases.

Légiférer ces interdictions

Si ces interdictions n’ont pas été défendues par les magistrats, certains membres de la Knesset ont proposé des législations spécifiques afin de permettre de les imposer dans le cadre de la loi.

Deux projets de loi similaires sont d’ores et déjà en vigueur, l’un datant de 1962 – il interdit l’élevage et l’abattage de porcs dans tout le pays – et, plus directement, un autre qui date de 1986, appelé « la loi Hametz », qui interdit d’exposer du pain au levain à des fins de vente pendant Pessah (même s’il n’interdit pas, en fait, sa vente).

Persico remarque que ces lois ont été adoptées à une période différente de l’État d’Israël, où la vision du monde des Israéliens était différente.

« Il y avait ce sentiment que ce genre de choses n’était pas seulement une histoire de religion, mais également un récit national. Puis les choses ont commencé à changer dans les années 1990 et des choses qui étaient acceptées à ce moment-là ne le sont plus », explique-t-il.

Une femme achète de la matzah dans un supermarché de Jérusalem, le 31 mars 2020. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

De plus, ces législations sont moins personnelles, continue-t-il. La loi sur le porc ne rend pas illégal le fait de consommer du porc, tout comme la loi sur le ‘hametz n’interdit pas la consommation de pain à Pessah. Et en effet, de nombreux Israéliens laïcs se rendent dans les villes arabes voisines pour acheter des pitas et d’autres sortes de pain chaque année, pendant la fête. Les lois existantes ne sont pas appliquées de manière rigoureuse, dit-il.

Une loi qui interdit d’introduire du pain levé dans un hôpital, de son côté, contrôlerait de manière directe les habitudes alimentaires des patients qui s’y trouvent – des gens qui, de manière générale, ne s’y trouvent pas parce qu’ils en ont fait le choix.

« Entrer dans vos assiettes, c’est un pas de trop », estime-t-il, et ce même aux yeux des ailes libérales des partis conservateurs israéliens.

En effet, de telles propositions ont rencontré l’opposition non seulement des groupes laïcs mais aussi de membres de partis de droite ou religieux à la Knesset -y compris celle du ministre des Affaires religieux Matan Kahana, dont il est certain qu’il ne se revendique pas d’une idéologie laïque.

« Personne, au sein de l’État d’Israël, ne pense qu’une loi autorisant les fouilles des sacs de visiteurs empêchera l’entrée du hametz dans les hôpitaux », avait écrit Kahana dans une publication Facebook, le mois dernier. « Une loi telle que celle-ci entraînerait le résultat contraire. Plus de colère, plus de Juifs prenant leurs distances face au judaïsme. »

« Je suis convaincu à un million pour cent que demander aux citoyens d’Israël qui ne suivent pas de manière stricte la casheroute à Pessah d’aider leurs frères qui suivent cet important commandement avec rigueur pourrait entraîner de meilleurs résultats », a-t-il continué.

Et là-dessus – et sur un nombre relativement faible d’autres choses — Kahana et Persico sont d’accord.

« Les religieux ont entièrement le droit – et si vous me demandez mon avis, c’est totalement acceptable – de demander aux laïcs d’être respectueux. Et les laïcs doivent faire preuve de prévenance ! Je ne suis pas laïc mais si je l’étais, je me montrerais prévenant et je n’amènerai pas de ‘hametz à l’hôpital – et si je devais le faire, je le dissimulerai de manière à ce qu’on ne le voit pas », a dit Persico.

« Cela devrait être quelque chose de l’ordre de la relation de personne à personne, qui devrait être basé sur le bon sens et sur la solidarité fondamentale entre citoyens évoluant dans la même société. Cela ne devrait pas être quelque chose d’imposé par un gouvernement », ajoute-t-il.

Une porte-parole de l’hôpital Hadassah de Jérusalem explique que c’est en effet la tactique qui sera employée par l’établissement cette année : il obéira au jugement de la cour mais en demandant aux employés « de faire preuve de respect et de ne pas amener de hametz. »

Elle ajoute que « personne ne sera forcé ou contraint. Il n’y aura pas de fouilles et les gardiens de sécurité ne seront pas impliqués là-dedans ».

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