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« Ma petite Maman, je pars »: A Paris, la Shoah vue à travers des lettres d’internés

Ecrites depuis les camps de transit français ou jetées depuis les convois en partance pour les camps de la mort, 200 lettres sont exposées au Mémorial de la Shoah de Drancy

Camp d'internement de Drancy. (Crédit : CC BY-SA 3.0)
Camp d'internement de Drancy. (Crédit : CC BY-SA 3.0)

Censurées ou clandestines, au crayon ou à l’encre… Ecrites depuis les camps de transit français ou jetées depuis les convois en partance pour les camps de la mort, 200 lettres d’internés sont exposées au Mémorial de la Shoah de Drancy, près de Paris.

« Ma chère Antoinette, je te préviens que demain lundi matin je quitte Drancy et je pars pour une destination inconnue », commence un dénommé Georges Benedikt le 13 septembre 1942, d’une écriture finement penchée. Interné à Drancy un an auparavant, il mourra à Auschwitz.

Ultimes témoignages avant le silence, les missives collectées auprès des familles de victimes forment l’exposition « C’est demain que nous partons. Lettres d’internés du Vel d’Hiv à Auschwitz » (du 27 mars au 22 décembre).

Son ouverture au public coïncide avec le 80e anniversaire du premier convoi de déportation de juifs de France, parti de Drancy pour Auschwitz le 27 mars 1942, avec une halte à Compiègne, au Nord de Paris. Suivra la rafle du Vel d’Hiv en juillet.

Ces lettres manuscrites représentent l’unique lien des internés avec le monde d’extérieur. Sur une carte petit format, en lignes serrées sur une feuille ou griffonnées au verso d’une couverture de livre tant le papier est rare, les mots se pressent pour dire l’angoisse, l’urgence, le désespoir et le déchirement des cœurs séparés.

« La plupart des lettres, c’est un dernier au revoir, un adieu, et des recommandations », résume Karen Taieb, responsable des archives du Mémorial de la Shoah de Drancy, co-commissaire de l’exposition aux côtés de l’historien Tal Bruttmann.

« L’écriture est essentielle pour la survie des internés, pour donner des nouvelles et en recevoir, et pour recevoir des colis » pour tenter de parer au dénuement, explique-t-elle. L’internement a eu lieu en zones libre comme occupée, et les détenus y passent parfois des années.

Pour échapper aux bureaux de la censure, qui caviardent des passages, demandent à écrire « plus gros la prochaine fois » sous peine d’interdiction, un circuit clandestin existe. Mais alors il faut payer les gendarmes, qui pratiquent l’inflation.

« Je vous fais parvenir aujourd’hui ma 21e lettre et peut-être la dernière, pour deux raisons, la première c’est que je n’ai plus d’argent, car les lettres coûtent aujourd’hui 150 francs (…) et deuxième raison c’est que l’on attend la déportation d’un jour à l’autre », explique en 1944 un interné à Drancy.

Détail d’une photo de la gare de Bobigny à Paris, point de transport de Drancy à Auschwitz, 2016. (Crédit : Marc Wilson)

Jetées du train 

Le déclenchement de la « solution finale » et des déportations en 1942 bousculent les mots sur le papier. De camp de transit, Drancy devient la plaque tournante des déportations.

Jusqu’à la fin dans les convois vers l’Est, écrire est un impératif. Surtout, ne pas oublier ceux et celles qu’on aime.

« Ma Chérie, partie ce matin direction Est je (…) vous envoie à vous et tous les êtres chers que j’ai quittés mes meilleurs baisers. Adieu ! Au revoir peut-être », écrit à la hâte une femme qui a jeté sa lettre du train et ne reviendra jamais d’Auschwitz.

Certains tentent de rassurer les proches comme pour se rassurer soi-même. « Ma petite Maman je pars et j’ai un moral de fer », assure Jacques Dreyfus à sa mère, avant d’être déporté.

Un groupe d’enfants portant des uniformes de camp de concentration derrière une clôture de barbelés dans le camp de la mort d’Auschwitz, photographié juste après la libération par l’armée soviétique, en janvier 1945. (Crédit : AP Photo/ File)

« Attention ! On nous a trompé et menti (…) Écrivez à Vittel que dans quelques jours nous sommes morts », prévient à la hâte un homme qui a balancé son billet griffonné du wagon, sans savoir s’il parviendrait à son destinataire. Des cheminots ou des anonymes ont parfois permis de les acheminer à bon port.

A de rares exceptions, la quasi-totalité des auteurs ont disparu.

Aux proches sans nouvelles, à l’affût d’un signe de vie, les autorités françaises renvoient la même formule. « Partant pour une destination inconnue, n’envoyer ni colis ni correspondance ».

Si éloignées des communications actuelles par écrans interposés, ces « bonnes veilles lettres » sont « un trésor », selon Karen Taieb. Entre les lignes se devinent les mains qui les ont touchées pour écrire des récits personnels. L’exposition en fait une grande polyphonie.

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