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Analyse

Matan Kahana a bouleversé le statu-quo et son travail ne sera pas facilement défait

Après une année passée au ministère des Affaires religieuses, le député Yamina obtient une note moyenne de la part des libéraux pour avoir secoué l'hégémonie des Haredim

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant du Times of Israël pour les sujets religieux et les affaires de la Diaspora.

Le ministre des Affaires religieuses, Matan Kahana, lors d'une conférence du groupe 'Besheva' à Jérusalem, le 1er août 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le ministre des Affaires religieuses, Matan Kahana, lors d'une conférence du groupe 'Besheva' à Jérusalem, le 1er août 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Pendant son court mandat à la tête du ministère des Affaires religieux, Matan Kahana aura su laisser son empreinte dans ce bureau souvent négligé, procédant à un certain nombre de réformes qui ne seront pas facilement renversées et ce indépendamment du parti qui sortira victorieux du prochain scrutin.

Kahana a modernisé le processus de nomination des rabbins municipaux, un processus dénigré depuis longtemps, en supprimant un grand nombre de ses aspects qui le rendaient vulnérable face à la corruption et aux abus. Sous sa direction, les femmes ont été non seulement autorisées à prendre part à la prise en charge des affaires religieuses mais elles ont dorénavant l’obligation de le faire pour certaines tâches.

Mais Kahana a échoué aussi, jusqu’à présent, à avancer l’un de ses projets les plus déterminants – la réforme du processus de conversion au judaïsme – et sa principale victoire législative, qui a été l’ouverture du régime de certification de la casheroute dans le pays, n’est pas encore entrée en vigueur, ce qui laisse planer le doute sur sa future réussite. Même s’il a aidé à faire adopter une loi permettant d’améliorer la procédure de nomination des juges rabbiniques, il n’a pas encore utilisé ces changements pour rendre plus faciles ces nominations.

Kahana a été ministre des Affaires religieuses pendant la plus grande partie de l’année qui vient de s’écouler. Au mois de mai, il a démissionné de ce rôle – une initiative finalement vaine d’ancrer le contrôle de la coalition sur la Knesset (la coalition s’est depuis effondrée et de nouvelles élections auront lieu en date du 1er novembre). Kahana occupe dorénavant la fonction de vice-ministre des Affaires religieuses même si, dans les faits, il est encore à la barre du ministère.

Pendant tout le temps passé à son poste, Kahana a dû affronter les partis ultra-orthodoxes ou haredim du pays, mais aussi les autorités nationalistes religieuses – et, plus précisément, il a dû faire face aux grands-rabbins, la majorité de ses propositions de réforme ôtant du pouvoir à leurs institutions.

Pour avoir un aperçu des réussites et des échecs de Kahana, le Times of Israel s’est entretenu avec d’éminentes personnalités de l’aile libérale de la communauté orthodoxe israélienne : avec le rabbin David Stav, l’un des fondateurs du mouvement Tzohar, dont l’objectif est d’être un facilitateur bienveillant quand les Israéliens sont aux prises avec une question religieuse, ce qui leur évite d’avoir à se tourner vers le grand-rabbinat, souvent beaucoup plus intimidant ; avec Tani Frank, directeur du Centre du Judaïsme et de la Politique de l’État à l’Institut Shalom Hartman ; avec le rabbin Seth Farber, qui dirige l’organisation Itim qui œuvre à rendre plus accessibles et plus équitables les services religieux au public ; et avec Shlomit Ravitsky Tur-Paz, à la tête du programme Religion, Nation et État au sein de l’Institut israélien de la Démocratie (et épouse de Moshe Tur-Paz, député à la Knesset élu sous l’étiquette de Yesh Atid, qui faisait partie de la coalition aux côtés de Kahana).

Le bureau de Kahana, pour sa part, a refusé de multiples demandes d’entretien.

Un travailleur assidu mais encore « vert »

Tous les quatre saluent les bonnes intentions de Kahana qui, selon eux, travaille dur et se consacre véritablement à sa cause – mais ils notent aussi ses points faibles, principalement son manque d’expérience qui a entraîné faux-pas et opportunités manquées.

Ils déclarent que, de manière plus spécifique, Kahana a attendu trop longtemps pour présenter ses projets de loi et procéder à des changements, ce qui signifie que certaines initiatives – la réforme de la conversion de manière plus notable – n’ont jamais décollé et que d’autres qui ont finalement été adoptées n’ont pas pu être pleinement mises en œuvre.

Même s’il a eu une carrière militaire prestigieuse – il avait servi dans l’unité d’élite Sayeret Matkal puis en tant que pilote de chasse, une reconversion presque sans précédent – Kahana est un néophyte politique qui ne siège à la Knesset que depuis 2019 seulement.

Le candidat de Yamina, Matan Kahana, quand il était dans l’armée de l’air. (Crédit : Avichai Socher)

« Il y a trois ans, ce type était encore un pilote. Les gens pensent que quelqu’un va accéder à la tête d’un ministère en sachant automatiquement utiliser absolument tout ce qui va être à sa disposition. Mais ce n’est pas facile. Et il a tenté l’aventure de toutes ses forces », explique Frank, qui a été profondément impliqué, en tant qu’expert extérieur, dans le travail de réflexion qui a débouché sur certains positionnements gouvernementaux dans le dossier relatif aux questions de religion et d’État.

Tous les quatre estiment que si l’inexpérience politique de Kahana a porté préjudice, d’une manière ou d’une autre, à son efficacité, cela ne l’a pas empêché de se plonger la tête la première dans les eaux souvent tempêtueuses de la religion au sein de l’État juif.

« C’est un ministre des Affaires religieuses qui s’est mis au travail avec beaucoup de sérieux et qui a travaillé très dur, par dévotion religieuse, et animé par le désir réel de faire quelque chose de bien pour la population d’Israël et pour la Torah d’Israël », dit Stav – dont l’organisation Tzohar sera probablement l’un des principaux groupes à bénéficier de la réforme de la casheroute.

« On peut se disputer avec lui, on peut être en désaccord avec lui, mais c’est un ministre qui s’est attelé à la tâche en se donnant à fond pour améliorer les choses sur les questions liées au judaïsme et aux rabbins en Israël », ajoute-t-il.

Le Rabbin David Stav (Crédit: Yossi Zeliger/Flash90)

De la même manière, Frank attribue à Kahana le mérite d’avoir pris des initiatives concrètes et de s’être placé dans la ligne de mire de l’establishment religieux pour faire avancer ses réformes proposées.

« Je fais son éloge – et le plus grand des éloges – principalement parce qu’il s’est montré et qu’il s’est positionné comme celui qui allait présenter et assumer ces initiatives », déclare Frank.

Comme la majorité des réformes avancées par Kahana figuraient dans l’accord de coalition que le gouvernement se trouvait dans l’obligation de respecter, il aurait pu relativement facilement prendre personnellement ses distances face à ce travail. Et pourtant, Kahana s’est approprié ces propositions et ces luttes – ce qui impliquait nécessairement un prix à payer pour un Juif pratiquant.

« Il a dû faire face à des forces politiques qui ne sont pas vraiment insignifiantes au sein de sa propre maison politique », remarque Frank.

« Pour un pratiquant, entrer en conflit direct avec le Grand rabbinat est difficile. L’establishment religieux est important, il est fondamental. Même s’il y a de la corruption et qu’il assurément faut régler ce problème, cette autorité est encore l’une des valeurs de base de l’État juif en Israël aux yeux de la communauté nationaliste-religieuse », ajoute-t-il.

Le grand-rabbin ashkénaze David Lau et le grand-rabbin séfarade Yitzhak Yosef à la « Marche des Yeshivot » contre les réformes de la conversion et de la cacherout, à Jérusalem, le 30 janvier 2022. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Il y a seulement quelques semaines, le grand-rabbin séfarade Yitzhak Yosef avait publiquement raillé Kahana pendant un discours prononcé lors de la Conférence des rabbins européens à Munich, qui était organisée au mois de mars. « Ils ont amené un pilote qui connaît tout des cieux mais qui ne comprend pas la loi juive », avait dit Yosef.

Pendant onze des 14 dernières années, le ministère des Affaires religieuses était resté entre les mains du parti ultra-orthodoxe Shas et il avait été utilisé, en grande partie, pour offrir des nominations politiques à des alliés de la formation haredi. Les rares fois où il n’avait pas été dirigé par Shas – notamment actuellement – c’était quand la faction ne siégeait pas au sein du gouvernement.

« Pour la première fois, il y a quelqu’un qui a dit : ‘Je ne suis pas venu pour distribuer des emplois aux membres de mon parti. Je suis venu pour améliorer les services religieux’, » fait remarquer Stav.

Pour Ravitsky Tur-Paz, Kahana a insufflé une nouvelle vie dans un bureau qui en a longtemps manqué et il su prendre en considération non seulement les besoins des membres du mouvement nationaliste-religieux, mais aussi ceux des Israéliens en général.

Shlomit Ravitsky Tur-Paz, à la tête du Programme religion, nation et état au sein de l’Institut israélien de la Démocratie. (Crédit :Alex Kolomoisky/Israel Democracy Institute)

« Il a commencé à travailler dans des domaines où il ne se passait rien depuis des années, des domaines où, semblait-il, tout était figé, qu’il était impossible de prendre en charge. Et il a réussi. Il a commencé à faire bouger les choses et il a donné de l’espoir concernant d’autres problématiques – l’espoir qu’il était possible de s’y attaquer et de les faire avancer. Il y a eu des progrès – pas suffisamment et il y a peut-être encore bien davantage à réaliser – mais les progrès, ce n’est pas seulement dans ce qui a été fait qu’il faut les chercher ; il faut aussi les chercher dans cette prise de conscience que le camp nationaliste-religieux se préoccupe du pays, qu’une personne de droite n’est pas forcément conservatrice sur ces questions, qu’elle est à même de s’interroger sur ce qui doit être changé et sur ce qui doit être amélioré », continue-t-elle.

« Il avait les yeux bien ouverts et l’oreille très attentive aux autres groupes », poursuit Ravitsky Tur-Paz. « Matan Kahana n’a pas seulement cherché à apporter des réponses à sa communauté mais aux citoyens dans leur ensemble. »

La dernière fois que le ministère n’avait pas été confié au Shas, de 2013 à 2015, il s’était trouvé aux mains de Naftali Bennett, qui n’avait pas fait grand-chose à sa fonction. « Bennett s’est toujours davantage focalisé sur la diplomatie et sur la Défense », note Ravitsky Tur-Paz.

L’intégration des femmes

Pour Ravitsky Tur-Paz, et aussi pour Frank et pour Farber, l’une des plus grandes réussites de Kahana a été d’officiellement impliquer les femmes dans la vie religieuse dans le pays – pour la première fois dans certains secteurs ou de manière plus significative dans d’autres où elles sont déjà présentes.

Kahana a nommé au moins onze femmes à la tête de conseils religieux locaux, des conseils qui ont la responsabilité de gérer les services religieux dans les communautés : l’entretien des bains rituels, la gestion des superviseurs de casheroute ou le contrôle des pompes funèbres religieuses, entre autres activités.

Avant Kahana, une femme seulement avait dirigé un conseil religieux local dans toute l’Histoire du pays et elle avait été choisie par les autorités locales et non pas par le ministère des Affaires religieuses.

Kahana a aussi été en première ligne lors de l’adoption d’une loi ayant pour objectif de réformer le processus de nomination des juges rabbiniques, exigeant qu’au moins trois des 13 membres de la commission de sélection soient des femmes.

Et, le mois dernier, le bureau de Kahana a annoncé un nouveau plan de reconnaissance des meshivot halacha de sexe féminin – des conseillères en Halakha, ou en loi juive – qui assument un grand nombre des fonctions d’un rabbin sans en avoir le titre et dont la mission est de répondre aux questions que peuvent se poser les citoyens – et surtout les citoyennes – sur la loi juive. Le ministère des Affaires religieuses a fait savoir, en outre, que des salaires leur seraient versés – une initiative sans précédent.

Le ministre des Affaires religieuses Matan Kahana, à gauche, avec Haya Kliger, le 15 juillet 2021. (Autorisation)

« Je pense que la plus grande réussite, c’est l’implication des femmes dans l’establishment religieux », commente Farber.

« Je pense qu’une partie du mérite nous en revient », ajoute-t-il, se référant à un certain nombre de plaintes déposées par son organisation qui n’a pas épargné ses efforts, au fil des années, pour promouvoir l’égalité des sexes dans le domaine de la religion.

Ravitsky Tur-Paz estime, elle aussi, que le travail réalisé par Kahana sur l’implication des femmes est l’un de ses plus importants succès.

« La nomination de femmes à la tête de conseils religieux est un succès. Il y a aujourd’hui plus de dix femmes qui ont été placées à la barre de conseils locaux. C’est une situation nouvelle. Avant, il y avait eu une plainte déposée devant le tribunal simplement parce qu’une femme voulait être autorisée à être membre d’un conseil », dit-elle.

Frank note que des efforts dans ce sens avaient eu lieu même avant l’arrivée de Kahana au ministère, souvent sous l’impulsion de requêtes déposées devant la Haute cour de justice par des groupes comme Itim, de Farber. Mais il souligne que le ministre est allé bien au-delà de ce qui aurait pu être obtenu sans lui.

« Le renforcement du féminisme religieux et le soutien à ce féminisme de la part de l’establishment ont obtenu un sérieux coup de pouce – et c’est grâce à lui. Et il mérite d’en être félicité », note Frank.

La victoire ignorée de la casheroute

La principale victoire de Kahana en matière de législation a été celle qui a été remportée dans la réforme du processus de certification de casheroute des entreprises et des restaurants.

Jusqu’à présent, cette question relevait de la seule compétence du Grand rabbinat. Tandis que d’autres groupes pouvaient apporter des certifications supplémentaires, un restaurant ne pouvait se présenter comme « casher » qu’avec l’approbation du Grand rabbinat. Un monopole qui se prêtait volontiers à la corruption et aux abus dans la mesure où les restaurants ou les firmes du secteur alimentaire se retrouvaient à la merci des superviseurs approuvés par le grand-rabbinat, ou mashgihim qui pouvaient, par exemple, demander que les entreprises n’achètent des produits qu’auprès de certains fournisseurs.

La réforme de Kahana va mettre un terme à ce monopole et ouvrir la supervision de la casheroute à la concurrence en permettant aux autres instances rabbiniques – et plus seulement au grand-rabbinat – d’estampiller casher les entreprises.

« La situation avant la réforme était catastrophique. Alors Matan Kahana est arrivé et il a dit : ‘Je veux changer les choses’, » commente Stav, dont l’organisation Tzohar s’efforce, depuis des années, d’établir son propre régime national de certification de casheroute.

Des représentants ultra-orthodoxes du Grand Rabbinat traversent la rue Jaffa à Jérusalem alors qu’ils remettent un certificat de cacherout à un restaurant local, le 31 décembre 2019. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Même si certains aspects de la loi ont d’ores et déjà été mis en œuvre, l’essentiel de la réforme ne devrait être appliqué qu’au mois de janvier 2023. Ce qui signifie que le déploiement total du texte sera chapeauté par le prochain ministre des Affaires religieuses qui qu’il soit – en fonction du résultat des élections organisées à l’automne.

« Comment ça va fonctionner, si ça va fonctionner – je n’en ai aucune idée. Il n’y a aucun moyen de savoir si ça réussira. Mais la loi a été adoptée. La réforme est en cours », dit Stav.

Ravitsky Tur-Paz semble plus optimiste sur l’avenir de la réforme de la casheroute dans la mesure où les entreprises privées ont quelque chose à y gagner.

« Même si le gouvernement change, ça va être difficile de faire marche arrière maintenant », prédit-elle.

Frank attribue la réussite de la réforme sur la casheroute à son inclusion dans la Loi des Arrangements, une législation adoptée dans le cadre du budget. Ce qui garantit, dans les faits, que la loi a avancé sans nécessité de s’attarder sur les éventuels états d’âme que pouvaient avoir certains membres de la coalition.

« Le texte a ancré dans la loi que la casheroute n’est pas un domaine placé sous le contrôle exclusif du grand-rabbinat. Que c’est un domaine du judaïsme où le grand-rabbinat n’exerce pas de monopole s’agissant de la loi juive. Oui, la casheroute appartient encore au monde de l’orthodoxie mais dès le 1er janvier 2023, des rabbins pourront se rassembler et dire que la casheroute, c’est ce qui correspond à ce qu’ils ont déterminé au préalable. Ce qui est incroyablement significatif et important, et ce qui établit aussi un précédent qui pourra être pris en compte pour aborder d’autres problématiques », explique Frank.

La déception de la conversion

Le système actuel de conversion au judaïsme, en Israël, est largement considéré comme étant inopérant. Il y a presque 500 000 personnes dans le pays qui sont catégorisées comme étant « sans religion », la majorité d’entre elles ayant émigré depuis l’Union soviétique sous les dispositions de la Loi du retour, qui exige d’avoir au moins un grand-parent juif. Mais ces personnes ne sont pas, à la fois, nécessairement juives selon l’interprétation israélienne de la Halakha – un statut qui peut avoir de graves implications sur la capacité à se marier et à divorcer, entre autres, l’État juif ne proposant que le mariage religieux.

Chaque année, seules 1 000 à 2 000 de ces personnes se convertissent officiellement au judaïsme – un grand nombre d’entre elles par le biais d’un programme simplifié proposé dans l’armée. Un grand nombre de plus commencent le processus de conversion, qui peut durer plusieurs années et qui exige des futurs convertis de procéder à d’importants changements en matière de mode de vie, avant d’abandonner ce parcours.

Même s’il y a des désaccords profonds sur les raisons justifiant ce renoncement au processus de conversion alors qu’il a déjà commencé ou le refus de seulement le lancer, au moins une partie de l’échec peut être attribuée aux obstacles de plus en plus hauts qui sont posés par le grand-rabbinat.

La réforme de la conversion de Kahana avait pour objectif de s’attaquer à toutes ces questions, en redonnant la capacité aux rabbins locaux, qui avaient assuré cette tâche jusqu’au milieu des années 1990 – avant d’être privés de cette autorité – de réaliser des conversions. En théorie, cela permettait un éventail d’opinions bien plus larges sur les conversions : Un enfant peut-il se convertir sans ses parents ? Les familles qui se convertissent doivent-elles envoyer leurs enfants dans les écoles ultra-orthodoxes ? Est-ce suffisant de vouloir vivre une existence conforme à un mode de vie traditionnel juif, sans nécessairement avoir l’intention de suivre de manière stricte toutes les lois juives ?

Même si le grand-rabbinat a des réponses relativement directes à ces interrogations – non, oui et non, respectivement – d’autres rabbins orthodoxes ont, pour leur part, d’autres points de vue avec des précédents historiques qui les justifient.

La réforme de la conversion figurait dans l’accord de coalition, ce qui signifie qu’elle aurait dû être, au moins en théorie, facile à adopter et elle avait même été assortie d’un calendrier spécifique – avec l’approbation de la législation concernées dans les 60 jours.

Mais au lieu d’imposer les choses, Kahana a choisi une autre manière de faire et il a tenté de créer un consensus autour de cette réforme, discutant avec les leaders et avec les groupes orthodoxes du monde entier. Il a enregistré un succès notable, en parvenant à amener un responsable influent du mouvement nationaliste-religieux, le rabbi Chaim Druckman, à s’exprimer en faveur de la législation au mois de février avec toutefois une réserve remarquable : il avait ainsi confié qu’il ne serait pas favorable à son adoption si le grand-rabbinat devait s’y opposer, ce que ce dernier n’a pas manqué de faire.

Et ce sont ceux qui étaient les plus favorables à cette réforme de la conversion qui estiment que ce sont ces efforts visant à réunir du soutien autour de son initiative qui ont été à l’origine de son échec.

« En fait, je lui avais parlé dans les deux jours qui avaient suivi son arrivée au ministère et je lui avais dit : ‘Vous êtes un ancien pilote. Disons qu’il y a une mission que vous devez mener à bien. Et qu’on vous a dit que vous avez 80 % de chances de réussite maintenant, aujourd’hui. Ou qu’on vous a dit que vous pouviez prendre le temps d’étudier la mission, de procéder à toutes les analyses et ainsi de suite pendant six mois ou un an et qu’à la fin, vous aurez encore 80 % de chances. Mais ce 80 % sera différent parce que si certaines opportunités s’amélioreront grâce à toute l’étude de la mission que vous allez faire, ce pourcentage baissera aussi à cause du facteur temps. Alors, qu’allez-vous faire ?’, » se souvient Farber.

Le rabbin Seth Farber, chef de l’organisation Itim, photo non datée (Crédit : Itim)

L’organisation Itim de Farber est en première ligne de la lutte sur la question de la conversion après avoir établi une cour de conversion orthodoxe non-gouvernementale, Giyur K’Halacha, qui les approuve – et ce même si elles ne sont pas reconnues par le rabbinat.

« Mais il a décidé de tenter de trouver un consensus avec la droite et avec le rabbinat. Cela a été son échec. Son talon d’Achille… Je pense qu’il le reconnaît aujourd’hui. Parfois, il faut simplement faire les choses et en assumer ensuite les conséquences », dit Farber.

Frank, lui aussi, a considéré les efforts livrés par Kahana pour remporter l’adhésion de toutes les parties comme voués à l’échec dès le début, et comme une perte de temps.

« C’est un sujet qui était débattu depuis des années. Je pense que le processus a été trop long, trop Sisyphéen, avec tout ce travail qui a consisté à tendre la main au grand-rabbinat », explique Frank.

« Mais ces efforts n’ont pas été totalement vains », ajoute-t-il, notant le soutien finalement apporté par Druckman. « Et pourtant, aujourd’hui, nous nous retrouvons au même point que cela aurait été le cas si ce processus avait été plus court de plusieurs mois. Cette loi aurait dû être adoptée, mais elle ne l’a pas été. »

Après des mois de résistance bruyante de la part des partis ultra-orthodoxes, du grand-rabbinat et du parti Sionisme religieux d’extrême-droite, qui siège dans l’opposition, certains députés de droite au sein même de la coalition avaient commencé à émettre discrètement leurs propres inquiétudes sur la réforme de la conversion. La proposition avait essuyé son premier revers au mois de mars quand elle avait été dans l’incapacité d’être adoptée avant la fin de la session parlementaire. Et quand la députée Idit Silman avait démissionné de l’alliance au pouvoir, la laissant sans majorité, le mois qui avait suivi, la réforme avait été définitivement enterrée.

Rabbins municipaux et juges rabbiniques

Une réussite quelque peu mitigée de Kahana a été le changement survenu dans la procédure d’élection des rabbins municipaux et des juges rabbiniques.

Kahana a réformé un système aux prises avec l’incompétence, la corruption et les abus. Le rabbinat municipal avait fait l’objet de multiples plaintes et il n’avait pas été épargné par les critiques du Contrôleur de l’État dans ses rapports.

La problématique était considérée comme particulièrement pressante dans la mesure où des dizaines de villes, de villages et de région, au sein de l’État juif, n’avaient pas de rabbin en poste – c’est le cas de villes majeures comme Tel Aviv, Haïfa et Rishon Lezion. Les rabbins municipaux doivent se mettre au service, en tant qu’autorité religieuse directe, des résidents juifs d’une localité, délivrant des licences de mariage ou des certificats de casheroute aux restaurants. Mais au fil des années, le poste a été privé de la majorité de ses responsabilités et des nominations à vie impliquent que ceux qui accèdent à cette fonction n’ont finalement que peu de comptes à rendre aux habitants qu’ils sont supposés servir.

« Le système municipal du rabbinat était paralysé », explique Stav. « Kahana a fait quelque chose et il a commencé à travailler sur la question. »

Au mois de mai, le ministre a approuvé de nouvelles règles concernant la nomination et l’emploi des rabbins municipaux, pour mettre en place un processus qui soit plus démocratique. Ce qui a compris de donner plus de pouvoir aux autorités locales au moment de les choisir, d’exiger de la commission de sélection qu’elle comprenne au moins 40 % de femmes, d’établir une limite de mandat de dix ans et d’obliger les rabbins municipaux à prendre leur retraite à l’âge de 70 ans.

Contrairement à ses réformes sur la casheroute et sur la conversion, l’establishment haredi s’est peu insurgé contre ces modifications du processus de nomination. Même si les réformes se sont basées sur une décision ministérielle – ce qui signifie, en théorie, qu’elles peuvent être changées par le futur gouvernement – les principaux aspects de la réforme, avec la limite des mandats en particulier, ne devraient pas être modifiés. Ils sont conformes aux standards des autres fonctions publiques et un retour au modèle antérieur ne serait probablement pas défendable devant les tribunaux, ce qui implique que ces changements devraient être maintenus à l’avenir.

Et pourtant, cette réforme ne peut être considérée que comme une victoire partielle pour Kahana dans la mesure où, comme cela avait été le cas avec la question de la conversion, ce travail est arrivé bien trop tard.

Contrairement à la réforme sur la conversion, celle portant sur les rabbins municipaux a été le résultat d’un effort ministériel interne et elle n’a pas nécessité de législation, ni même d’approbation gouvernementale. Dans cette mesure, Kahana aurait pu, dans les faits, réformer le système dès le premier jour – mais il a préféré attendre presque une année entière pour le faire.

« Le problème des rabbins municipaux est une question qui aurait pu être réglée des mois auparavant », regrette Frank.

Tani Frank, directeur du Centre du Judaïsme et de politique d’État au sein de l’Institut Shalom Hartman. Crédit : Hartman Institute)

Kahana a relativement rapidement soumis une loi dont l’objectif était de changer la manière dont les juges rabbiniques sont désignés mais après l’avoir fait, il n’a pas su profiter du nouveau système mis en place pour faire nommer de nouveaux juges. Ces juges ont un pouvoir énorme dans la vie des Israéliens moyens dans la mesure où ils arbitrent, par exemple, les divorces – même pour les Israéliens laïcs – en raison de l’absence de mariage et de divorce civil au sein de l’État juif.

« Oui, vous avez changé la loi consacrée à la nomination des juges rabbiniques. Mais combien de juges avez-vous nommé depuis que la loi a été modifiée ? Zéro. Aucun dans les cours rabbiniques locales, aucun à la haute-cour rabbinique. Ce n’est pas qu’il n’avait pas des projets dans ce sens, mais ils ont été repoussés et encore repoussés. Combien de juges ont été nommés ? Même réponse – zéro », déclare Frank.

Les rabbins municipaux sont le pilier d’un grand nombre de réformes de Kahana. C’est eux qui approuveront différentes certifications de casheroute et – en théorie – ils auraient dû approuver les nouveaux tribunaux de conversion. Mais s’ils continuent à collaborer exactement de la même façon avec le Grand rabbinat, alors il n’y aura pas de changement dans le statu quo.

Lag BaOmer et les autres problématiques qui n’ont pas été abordées

Autre domaine placé sous le contrôle de Kahana en tant que ministre des Affaires religieuses, la supervision des célébrations annuelles qui sont organisées sur le mont Meron pendant la fête de Lag BaOmer, et qui ont eu lieu, cette année, le 19 mai. Ce n’est normalement pas la mission du ministère – mais le bureau de Kahana s’est vu confier cette responsabilité après la tragédie survenue sur le site l’année dernière : 45 hommes et jeunes garçons étaient morts écrasés dans un mouvement de foule, la pire catastrophe civile de toute l’Histoire d’Israël.

Les festivités de cette année, qui ont été strictement contrôlées, se sont déroulées sans encombres – mais aussi sans esprit de fête réel, les limitations rigides en matière de nombre de participants et autres restrictions ayant empêché ce genre d’extase religieuse qui est devenue synonyme de ce pèlerinage annuel sur le mont.

Kahana lui-même a reconnu des résultats mitigés. « En ce qui concerne les objectifs atteints : zéro mort et zéro blessé, ce qui est une grande réussite à mes yeux. Mais pour le second objectif, celui d’une fête joyeuse et réussie, nous avons échoué, » a-t-il dit pendant un réexamen a posteriori de l’événement, la semaine dernière.

Des Juifs ultra-orthodoxes prient sur le tombeau du rabbin Shimon Bar Yochai sur le mont Meron, dans le nord d’Israël, lors des fêtes de Lag BaOmer qui célèbrent la mort du sage talmudique il y a environ 1900 ans, le 18 mai 2022. (Crédit : JALAA MAREY / AFP)

Au-delà de ses succès et de ses échecs, il y a un certain nombre de domaines que Kahana venait tout juste d’aborder dans son travail et celui, de manière plus notable, de la nomination des grands-rabbins – un ashkénaze et un séfarade – d’Israël.

Pour Frank, le sujet était pourtant de prime importance, les prochaines élections au sein du Grand rabbinat étant prévues l’année prochaine, en 2023. C’est une commission qui est chargée de ce vote et elle réunit 150 personnes : 80 rabbins municipaux et régionaux et 70 responsables publics (principalement des maires et quelques députés de la Knesset).

Dans ce dossier, dit Frank, Kahana a échoué deux fois : une fois en ne changeant pas les lois et les protocoles déterminant la manière dont les grands-rabbins sont élus et une autre en ne procédant pas à des nominations rabbiniques, afin qu’un plus grand nombre d’électeurs puissent s’aligner sur sa vision du monde au sein de la commission.

« Il n’y a eu aucune avancée en matière de législation ou en matière de protocole. La constitution de la commission de sélection désignant les Grands rabbins n’a pas changé même s’il a, en effet, essayé de le faire », reconnaît Ravitsky Tur-Paz.

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