Première Druze à la Knesset : je veux représenter tous les Israéliens arabes
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Interview

Première Druze à la Knesset : je veux représenter tous les Israéliens arabes

Gadeer Kamal-Mreeh (Kakhol lavan) a commencé son mandat en s'attaquant à la loi de l'État-nation et en déclarant que la Liste arabe unie ne saisit pas les préoccupations des Arabes

Gadeer Kamal-Mreeh, première femme druze à la Knesset. (Autorisation)
Gadeer Kamal-Mreeh, première femme druze à la Knesset. (Autorisation)

Moins d’un mois après l’entrée en fonction des membres de la Knesset en avril, la députée du parti Kakhol lavan, Gadeer Kamal-Mreeh, première femme druze à siéger au Parlement israélien, entreprenait de modifier la loi controversée de l’État-nation juif.

Cette résidente de 35 ans de Daliyat al-Karmel, la plus grande ville druze d’Israël, a ainsi soumis une proposition au secrétariat de la Knesset en mai pour modifier la loi, une première étape souvent nécessaire.

Bien qu’il n’y ait pas eu de discussions ou de votes en commission sur la proposition avant la dissolution soudaine de la Knesset le 28 mai, Kamal-Mreeh a déclaré dans une récente interview qu’elle reste déterminée à amender la législation.

« Nous devons rendre la loi exhaustive, la corriger et y ajouter la valeur de l’égalité », a-t-elle ainsi indiqué au Times of Israel dans son nouveau bureau au centre de Daliyat al-Karmel, ajoutant que sa proposition ne vise pas à « menacer le caractère national d’Israël ou son identité d’État-nation du peuple juif ».

Des dizaines de milliers de personnes participent à un rassemblement à Tel Aviv contre la loi sur l’Etat-nation organisé par les Druzes, le 4 août 2018 (Crédit: Adam Rasgon/ Times of Israel staff)

La loi sur l’État-nation, que la Knesset a votée par 62 voix contre 55 le 19 juillet 2018, a consacré Israël comme « le foyer national du peuple juif », a reconnu les fêtes et journées de commémoration juives, déclaré l’hébreu comme seule langue nationale de l’État et soutenu « le développement des implantations juives comme une valeur nationale ».

La législation ne fait aucune référence à l’égalité de tous les citoyens israéliens, à l’instar de celle faite en 1948 dans la Déclaration d’indépendance, qui promettait que l’État naissant « assurerait l’égalité complète des droits sociaux et politiques à tous ses habitants sans distinction de religion, de race ou de sexe ».

Toutefois, la jeune parlementaire a rejeté les appels, y compris ceux issus d’un certain nombre de membres de la communauté druze, se réclamant d’une branche de l’islam chiite vieille de 1 000 ans, à l’abolition de la loi, qu’elle a qualifiée d’irréalisable.

« Je suis une personne très réaliste. Je sais que, dans les circonstances actuelles, l’État d’Israël se déplace vers la droite, vers l’extrême droite », estime celle qui a consacré une partie importante de son premier discours à la Knesset en mai à sa frustration suscitée par la loi de l’État-nation.

« Malheureusement, nous ne pourrons pas abroger la loi de l’État-nation. Il y a la réalité et puis il y a ce que nous voulons que la réalité soit. Nous devons corriger la loi de l’État-nation et assurer l’égalité. C’est ce qu’il faut faire sur le plan pratique », a-t-elle déclaré.

Sa proposition demande l’ajout d’une phrase dans la loi stipulant qu’“Israël est le foyer de tous ses citoyens et leur fournit des droits égaux”, une référence affirmant que l’arabe est la deuxième langue officielle d’Israël, et une déclaration mentionnant l’engagement de l’État à promouvoir le développement et la planification des collectivités pour tous ses citoyens.

Kamal-Mreeh, la seule personne de langue maternelle arabe parmi les 35 députés de Kakhol lavan, est mariée et mère de deux enfants. Elle a obtenu un diplôme de premier cycle en sciences sociales et en imagerie médicale à l’Université Bar Ilan en 2007 et a commencé sa vie professionnelle comme technicienne en échographie. Plus tard, elle a obtenu une maîtrise en relations internationales à l’Université de Haïfa, puis a poursuivi une carrière de journaliste, devenant par la suite la première femme non juive du pays à présenter régulièrement un journal télévisé du soir en hébreu.

Gadeer Kamal-Mreeh, députée du parti Kakhol lavan, le 28 avril 2019. (Avec l’aimable autorisation de Gadeer Kamal-Mreeh)

Elle a dit qu’elle hésitait au départ à exercer une fonction publique en tant que femme druze vivant dans une communauté traditionnelle.

« J’ai eu beaucoup de difficultés à prendre une décision parce que je vis dans une société conservatrice et patriarcale. L’entrée en politique d’une femme druze n’est pas une évidence », a-t-elle dit. « Je craignais que ma communauté n’accepte pas que je me présente aux élections, mais à la fin, j’ai décidé de le faire et j’ai été heureuse de voir que même les religieux ont voté pour moi. »

Quelque 19 000 Druzes ont voté pour le parti Kakhol lavan en avril, soit plus d’un quart des électeurs de la communauté qui se sont exprimés. Kamal-Mreeh confie qu’après avoir gagné un siège comme numéro 25 de la liste de son parti, le chef spirituel druze Cheikh Muafak Tarif l’a appelée pour la féliciter.

Kamal-Mreeh a également félicité Ayman Odeh, chef du parti de la Liste arabe unie à prédominance arabe, d’avoir suggéré qu’il aimerait rejoindre une coalition gouvernementale, mais elle a critiqué les conditions qu’il avait fixées pour prendre une telle décision.

« Tout d’abord, la déclaration d’Ayman Odeh était très courageuse, mais il a posé des conditions que même lui sait irréalistes et impossibles », a-t-elle expliqué. « Ayman Odeh sait que la reprise du processus de paix et la fin de l’occupation sont des conditions qui ne peuvent être remplies dans les deux prochains mois. »

Dans une interview publiée par Yedioth Ahronoth fin août, Odeh a en effet fait savoir qu’il était disposé à se joindre à une coalition, mais a avancé de nombreuses conditions, notamment la relance du processus de paix israélo-palestinien, la fin du régime militaire israélien sur les Palestiniens, la création d’une nouvelle ville arabe, la fin de la démolition des maisons palestiniennes en Cisjordanie parmi d’autres mesures.

Dans un tweet rédigé le jour de la publication de l’interview, Odeh a ajouté une autre condition – mettre fin au régime militaire israélien impose aux Palestiniens – qui ne figurait pas dans l’article.

Un certain nombre de députés Kakhol lavan se sont prononcés contre la perspective de former une coalition avec la Liste arabe unie, une alliance de quatre partis arabes ou à majorité arabe.

Des membres des partis Hadash, Taal et Raam posent pour les photographes lors d’une conférence de presse à Nazareth annonçant la reconstitution de l’alliance électorale de la Liste arabe unie, le 27 juillet 2019. (Flash90)

Les prochaines élections nationales sont prévues le 17 septembre. Une coalition est généralement formée plusieurs semaines après le vote.

Kamal-Mreeh a également accusé la Liste arabe unie de ne pas appréhender les principales préoccupations de la population arabe.

« Le fait que [seulement] 49 % des électeurs arabes ont voté lors des dernières élections est un signe de honte pour les partis arabes et indique que les citoyens arabes ne sont pas satisfaits d’eux. Ceux que nous rencontrons veulent des droits égaux et des réponses aux questions qui les concernent. Ils souhaitent s’intégrer partout dans la société et s’impliquer dans les institutions gouvernementales. Ils espèrent également que des zones industrielles seront construites dans leurs localités », a-t-elle expliqué.

« Pour l’instant, les citoyens arabes ne sont pas principalement concernés par ce qui se passe en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Ils veulent obtenir leurs droits, mais Ayman Odeh, ses partenaires et les partis arabes ne le comprennent pas. Ils placent ce qui se passe dans le conflit au centre de leur agenda par opposition à ce que les citoyens arabes veulent et continuent de rater des occasions d’apporter des changements. »

Les partis qui composent la Liste arabe unie ont souvent exigé que l’État fournisse davantage de fonds aux communautés arabes, réprime la criminalité dans les villes arabes et accélère le processus d’approbation des plans de construction dans ces villes. Mais ils ont aussi souvent commenté et parlé des questions liées au conflit israélo-palestinien.

La candidate de Kakhol lavan Gadeer Mreeh, (au centre), et le chef du parti Benny Gantz lors d’une réunion avec des membres de la communauté druze israélienne dans la ville de Daliyat al-Karmel, dans le nord d’Israël, le 7 mars 2019. (Crédit : JACK GUEZ / AFP)

Bien que les membres de la Knesset de Kakhol lavan proviennent d’un large éventail de la société israélienne, dont les communautés ashkénaze, mizrahi, ultra-orthodoxe, russophone, éthiopienne et druze, aucun de ses législateurs n’est chrétien ou arabe musulman, qui ensemble représentent environ un cinquième de la population israélienne.

Lorsqu’on lui a demandé pourquoi Kakhol lavan ne comptait pas de musulmans ou de chrétiens sur sa liste, alors que le parti se vantait de représenter de nombreux autres segments de la société israélienne, Kamal-Mreeh a répondu qu’elle officiait à la Knesset au nom de l’ensemble de la communauté arabe.

« Je me considère comme une représentante de l’ensemble du secteur arabe. Mon appartenance à la communauté druze ne signifie pas que je ne représente que le secteur druze. Plus que cela, je viens ici pour représenter tous les faibles et tous les citoyens d’Israël », a-t-elle assuré. « Je suis ici pour servir tous les citoyens d’Israël. Le fait que je sois druze ne signifie pas que je ne travaillerai que pour la communauté druze. Je suis ici pour le bien de tous. »

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