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Comment le travail d’un célèbre artiste tué par un nazi s’est retrouvé en Israël

Dans "Bruno Schulz", Benjamin Balint retrace l'histoire de ce juif polonais devenu par la force l'artiste fétiche d'un SS et des batailles juridiques autour de son oeuvre

  • Bruno Schulz, « Dédicace », « Le livre de l'idolâtrie », années 1920. (Autorisation)
    Bruno Schulz, « Dédicace », « Le livre de l'idolâtrie », années 1920. (Autorisation)
  • Bruno Schulz, « Rencontre : un jeune homme juif et deux femmes dans une ruelle de la ville », 1920, huile sur carton. (Crédit : Musée Adam Mickiewicz de littérature, Varsovie)
    Bruno Schulz, « Rencontre : un jeune homme juif et deux femmes dans une ruelle de la ville », 1920, huile sur carton. (Crédit : Musée Adam Mickiewicz de littérature, Varsovie)
  • Bruno Schulz, « La ville enchantée II, Drohobycz », 1920-1922. (Autorisation)
    Bruno Schulz, « La ville enchantée II, Drohobycz », 1920-1922. (Autorisation)
  • Détail d'une fresque murale de Bruno Schulz. (Autorisation)
    Détail d'une fresque murale de Bruno Schulz. (Autorisation)

Le 19 mai 2001, trois agents israéliens pénètrent dans un appartement du deuxième étage de la Villa Landau, à Drohobych, ville située dans l’oblast de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. A l’aide de maillets de caoutchouc et de burins, en utilisant ce que les conservateurs d’art appellent la méthode du stacco, ils retirent avec soin des murs de la propriété cinq fragments de peintures murales qui sont rapidement acheminés de l’autre côté de la frontière polonaise et embarqués à bord d’un jet à destination d’Israël.

Ces peintures murales ont été peintes pendant la Shoah par l’artiste et écrivain juif polonais Bruno Schulz, assassiné par un nazi en 1942 à l’âge de 50 ans. alors qu’il rentrait chez lui, dans le ghetto juif de Drohobych, avec une miche de pain sous le bras.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Drohobych comptait environ 17 000 Juifs. Après-guerre, ils ne sont plus que 400.

Il n’y a pas de tombe au nom de Schulz et l’on ignore encore où se trouve sa dépouille. Pour autant, ses fresques, elles, sont bel et bien exposées à Yad Vashem, le Mémorial de la Shoah de Jérusalem.

Le biographe Benjamin Balint évoque dans le détail le rapatriement clandestin de ces fresques en Israël, connu sous le nom d’« Opération Schulz ». Il affirme que l’opération a été menée sur ordre direct d’Avner Shalev, président de Yad Vashem de 1993 à 2021.

« J’ai croisé deux sources officieuses, de hauts responsables de Yad Vashem, qui m’ont confirmé qu’Avner Shalev avait obtenu le feu vert pour l’opération Schulz du Premier ministre israélien de l’époque, Ariel Sharon », explique Balint au Times of Israel depuis son domicile de Jérusalem.

« Mes sources m’ont également dit que le Mossad avait versé des pots-de-vin pour assurer la réussite de cette opération de contrebande et que l’un des trois agents israéliens dépêchés à Drohobych pour mener à bien la mission – Mark Shraberman – était un ancien du KGB qui avait fait son alyah dans les années 1990 depuis l’Ukraine, et était devenu l’un des archivistes en chef de Yad Vashem », ajoute Balint, utilisant le terme hébreu pour désigner l’immigration en Israël.

Benjamin Balint. (Autorisation)

Balint dit avoir contacté Shalev et Shraberman à plusieurs reprises, sans succès. Il raconte avec force détails cette histoire complexe dans son nouvel ouvrage intitulé Bruno Schulz: An Artist, a Murder, and the Hijacking of History, publié mi-avril. Le récit s’appuie sur de nouvelles informations, des archives, des entretiens menés en Pologne, en Ukraine et en Israël, ainsi que des lettres et des mémoires retrouvés.

Originaire de Jérusalem, l’auteur de « Kafka’s Last Trial » et « Running Commentary », dit avoir été inspiré par l’histoire de sa famille.

« Mes grands-parents venaient de ce qui était alors la Galicie polonaise », dit-il. « J’ai toujours voulu comprendre cette partie de l’Europe. Mon grand-père a survécu à Buchenwald. Avec ma grand-mère, il s’est rendu à Londres, où ma mère est née.

Peindre pour un « diable gardien » SS

Balint commence « Bruno Schulz » le 9 février 2001, lorsque deux documentaristes de Hambourg – Benjamin Geissler et son beau-père, Christian Geissler – localisent les dernières œuvres connues de Bruno Schulz, cachées depuis des dizaines d’années sur les murs de la Villa Landau, à Drohobych. Pendant la Shoah, la propriété, qui avait servi de quartier général à la police, abrite le sadique nazi SS de haut rang viennois Felix Landau. L’homme a pris part aux meurtres des Einsatzgruppen dans toute la Galicie orientale, région d’Europe de l’Est qui a joué un rôle crucial dans le génocide des Juifs.

Détail d’une fresque murale de Bruno Schulz. (Autorisation)

En juillet 1941, Landau arrive à Drohobych, qui fait alors partie de la Pologne occupée par les nazis, et se donne le surnom de « Général des Juifs ». Il entre en relation avec Schulz, qui s’est déjà fait un nom parmi les intellectuels polonais grâce à deux recueils de nouvelles : Cinnamon Shops et Sanatorium Under the Sign of the Hourglass. L’oeuvre de Schulz est aujourd’hui traduite en 45 langues.

Schulz est également un illustrateur de talent, exposé dans les galeries de Varsovie, Lwów, Vilna ou Cracovie, souvent aux côtés d’autres artistes juifs.

Balint dit de l’oeuvre de Schulz qu’elle « tire vers le masochisme et trahit une obsession pour le monde des égouts et des gouttières ». L’esthétique masochiste et féminine des œuvres de Schulz attire l’attention de Landau, qui « a peut-être senti chez Schulz ce qu’il souhaitait surmonter en lui-même », explique Balint. « Le sadique Landau fait de Schulz un artiste-esclave passif. »

Bruno Schulz, « La ville enchantée II, Drohobycz », 1920-1922. (Autorisation)

Ils ne sont pas pour autant des amis. Landau fait de Schulz « son laquais et son juif attitré ». Schulz a de ce fait accès à des rations alimentaires supplémentaires – de la soupe et du pain – à une époque où 30 Juifs meurent littéralement de faim chaque jour à Drohobych.

A LIRE : L’étude secrète des médecins juifs sur la famine du ghetto de Varsovie redécouverte

« Landau était le diable et le gardien de Bruno Schulz », dit Balint. L’auteur rappelle de quelle manière, en juin 1942 (six mois avant son assassinat), Schulz reçoit l’ordre de Landau de peindre des fresques pour la chambre de ses enfants, à la Villa Landau, à Drohobych. « Ces fresques sont peintes sous la contrainte, ce qui en fait un exemple intéressant d’art sous contrainte », explique Balint.

L’artiste utilise une technique dite de « fresque sèche », qui consiste à appliquer de la peinture sur du plâtre sec, pour créer des figures colorées et fantaisistes représentant des scènes de contes de fées, explique Balint. Dans l’avant-propos de son ouvrage, l’auteur évoque une de ses visites à Yad Vashem, au cours de laquelle il a pu admirer les peintures de Schulz : « Un fragment grossièrement taillé représente une Blanche-Neige resplendissante et vêtue de manière séduisante, entourée de gnomes aux chapeaux rouges… Un autre tableau présente une voiture colorée, avec des roues rutilantes, tirée par deux splendides chevaux qui ne demandent qu’à galoper », écrit Balint.

Bruno Schulz, « Rencontre : un jeune homme juif et deux femmes dans une ruelle de la ville », 1920, huile sur carton. (Crédit : Musée Adam Mickiewicz de littérature, Varsovie)

Peu de temps après avoir découvert ces fresques à la Villa Landau en février 2001, Benjamin Geissler en informe de nombreux responsables culturels en Pologne, Ukraine, Allemagne et Israël, à commencer par des représentants de Yad Vashem. Les échanges informels et réunions qui s’organisent ensuite portent pour l’essentiel sur deux questions : comment restaurer ces fresques et comment les protéger des risques de vol. Moins de quatre mois plus tard, l’ordre du jour a considérablement changé, puisque les fresques se trouvent en Israël.

Pots-de-vin, batailles juridiques et « droit moral »

Selon Yad Vashem, Nikolai Kaluzhni, qui occupe alors l’appartement dans lequel se trouvent les fresques « accepte de donner à Yad Vashem tous les croquis de Schulz sauf un, en attendant sa confirmation écrite et sa signature ». Borys Voznytsky, ex-directeur de la galerie d’art de Lviv, financée par l’État, qualifie le document signé d’ « acte de donation douteux et non notarié … écrit par une personne victime d’un accident vasculaire cérébral. »

Bruno Schulz en 1935. (Collection de la bibliothèque de l’Université de Varsovie)

Balint reprend ces deux citations dans son ouvrage. Il cite d’autres universitaires et intellectuels qui affirment qu’Israël a obtenu les œuvres de Schulz en usant de corruption.

Joel Rappel, historien de l’Institut de recherche sur la Shoah de l’Université Bar-Ilan et fin connaisseur de l’opération de 2001, a indiqué à Balint que le retrait des fresques « avait donné lieu à une opération de dissimulation ».

Andriy Pavlyshyn, universitaire ukrainien et traducteur de Schulz, assure pour sa part que des policiers ukrainiens ont accepté des pots-de-vin pour escorter le camion jusqu’à la frontière polonaise.

« Deux sources m’ont dit que ces pots-de-vin s’élevaient à 900 000 dollars et l’une de ces sources, le chef communautaire juif de Drohobych, Leonid Golberg, a ajouté qu’il avait été battu après avoir publié un article sur la question », explique Balint.

L’auteur affirme que l’ambassadeur d’Israël en Pologne, feu Shevah Weiss – président de la Knesset de 1992 à 1996 et président du Conseil d’administration de Yad Vashem après 2000 – aurait utilisé son immunité diplomatique pour couvrir le convoi entre l’Ukraine et la Pologne, en mai 2001.

L’opération Schulz a bafoué de nombreuses lois ukrainiennes et polonaises, et même internationales.

Balint rappelle sur ce point que la loi polonaise interdit l’exportation d’œuvres d’art antérieures à 1945. L’Ukraine requiert également l’autorisation préalable du ministère de la Culture pour l’exportation de biens culturels antérieurs ou contemporains à la Seconde Guerre mondiale. Le retrait des fresques contrevient également aux dispositions de la Convention destinée à interdire et empêcher l’importation, l’exportation ou le transfert de biens culturels spoliés, ratifiée par 140 pays, dont la Pologne et l’Ukraine, ainsi que les normes communément acceptées pour le traitement du patrimoine artistique énoncées par l’ICOM (Conseil international des musées, organisation de l’UNESCO fondée après la Seconde Guerre mondiale).

Balint affirme qu’en juin 2001, deux responsables de Drohobych – le maire-adjoint Taras Metyk et Mikhail Michatz, chef du département de la culture et des arts – ont admis l’existence d’une « conspiration » entre des fonctionnaires de la ville et Yad Vashem pour enlever les fresques de Schulz. Cet été-là, l’Ukraine a déposé plainte auprès du gouvernement israélien et de l’ICOM. Le 11 septembre 2001, le président de Yad Vashem, Shalev, a répondu dans une lettre adressée au Secrétaire général de l’ICOM, Manus Brinkman, que « Yad Vashem avait le droit moral sur les restes de ces fragments esquissés par Bruno Schulz ».

Bruno Schulz (debout, au centre) avec sa mère, Henrietta (assise à côté de Schulz), et d’autres membres de la famille dans le jardin de leur maison à Drohobych, dans les années 1930. (Crédit : Musée Adam Mickiewicz de la littérature, Varsovie)

« Il est intéressant de noter que Yad Vashem n’a jamais avancé d’arguments juridiques », dit Balint. « Dès le début, ils ont parlé de droit moral. Pour moi, la question reste ouverte. »

Balint pense qu’il existe des parallèles entre l’opération Schulz et l’enlèvement d’Adolf Eichmann en Argentine, en 1960, par le Mossad pour le faire juger en Israël.

« Cet ouvrage tente de revenir sur une question très importante, à savoir dans quelle mesure et dans quelles circonstances un droit moral – en particulier un droit moral revendiqué par une nation entière – peut primer sur les lois internationales ? » dit Balint.

Il rappelle qu’il a fallu près de sept ans après l’opération israélienne pour qu’Israël et l’Ukraine parviennent à un accord juridique sur la question : il a ainsi été convenu que les œuvres d’art restent à Yad Vashem, à titre de « prêts » de l’Etat ukrainien pendant 20 ans, après quoi le prêt pourra être renouvelé par périodes de cinq ans. Les Israéliens se sont engagés à fournir à Drohobych des copies de ces fresques.

Bruno Schulz, « Dédicace », « Le livre de l’idolâtrie », années 1920. (Autorisation)

Le 28 février 2008, Pinchas Avivi, directeur-général adjoint et chef du bureau Europe centrale au ministère israélien des Affaires étrangères, et l’ambassadeur d’Ukraine en Israël, Ihor Tymofieiev, ont conclu un accord sur ces bases, en présence de Shalev et du vice-Premier ministre ukrainien, Ivan Vasyunik. Un an après, en février 2009, Yad Vashem exposait pour la première fois les fresques de Bruno Schulz.

Les oubliés

Dans cette histoire, deux autres parties prenantes sont restées sur leur faim. C’est le cas de la Pologne, qui considère qu’une oeuvre inestimable de l’un de ses meilleurs écrivains lui a été volée. En 1892, année de la naissance de Schulz, Drohobych appartenait à la Galicie, territoire polonais annexé par l’Autriche en 1772. Drohobych a ensuite fait partie de la Seconde République polonaise entre 1919 et 1939. Après la Seconde Guerre mondiale, l’ancienne ville autrichienne et polonaise a été intégrée à l’Union soviétique et, en 1991, est devenue ukrainienne.

Citant les mots du regretté poète et lauréat du prix Nobel Czesław Miłosz, Balint rappelle que Schulz « est né en Pologne, mort en Pologne et que ce qui le caractérise avant tout, en tant qu’écrivain, est son intimité avec la langue polonaise ».

Pour Balint, Schulz est aujourd’hui vénéré comme un « grand prêtre du modernisme polonais et les Polonais ont des liens légitimes et forts avec Schulz, qui représente une partie importante de leur héritage littéraire ».

Le carrefour de Drohobych où Bruno Schulz a été assassiné, tel qu’il était avant la Seconde Guerre mondiale. (Autorisation)

Par ailleurs, les membres de la communauté juive de Drohobych avec lesquels Balint s’est entretenu ont pris ombrage de la façon dont les fresques ont été arrachées.

« Le fait que Yad Vashem agisse au nom de l’État israélien signifie que ni les Ukrainiens ni les survivants de la communauté juive de Drohobych n’ont les moyens de préserver le patrimoine juif de l’ouest de l’Ukraine », explique Balint. « Tous les Juifs auxquels j’ai parlé à Drohobych, lorsque je me suis rendu là-bas en 2020 pour faire des recherches, ont dit que cet acte était pour eux une grave insulte. »

Il s’agit notamment de Dora Katznelson, une femme juive âgée de 80 ans, originaire de Drohobych et professeure de philologie polonaise à la retraite, qui a déclaré à Balint que les survivants juifs de la ville, réduits à peau de chagrin, se sentaient ignorés par Yad Vashem et le postulat selon lequel ils n’étaient pas capables de s’occuper de leur propre patrimoine. Katznelson, qui qualifie de « vol » la revendication morale de Yad Vashem sur les œuvres de Schulz, a déclaré à Balint vouloir porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) de Strasbourg.

La plupart des pays « utilisent les artistes et leur héritage culturel, qu’ils exploitent à des fins de légitimation politique », explique Balint.

Bruno Schulz : An Artist, a Murder, and the Hijacking of History, par Benjamin Balint

Israël – pour reprendre une expression de Balint – se livre-t-il à une « colonisation culturelle post-Shoah » ?

« Il est incontestable qu’avec l’opération Schulz, les Israéliens ont agi de manière très brutale », concède Balint. Mais agir de manière brutale ne signifie pas ipso facto que vos actions sont illégitimes. Il se peut que vos actions soient justifiées, même si votre comportement implique le versement de pots-de-vin et toutes sortes de ruses.

« Israël est prêt à utiliser son argent et ses services secrets pour sauver l’héritage culturel de la diaspora juive pré-étatique », conclut Balint, « au risque de provoquer des querelles diplomatiques. Et pour moi, cela en dit long sur l’importance de ces figures de la diaspora juive pour l’État. »

Bruno Schulz : un artiste, un meurtre et le détournement de l’histoire par Benjamin Balint

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