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En Israël, la montée de l’extrême droite suscite la « peur » de la minorité arabe

Les partis arabes ont obtenu au total environ le même nombre de voix que l'extrême droite, un demi-million, mais fait élire moins d'élus car ils ne se sont pas réunis sous une même liste

Le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, s'adressant à ses partisans au siège de campagne du parti à Jérusalem après les élections du 1er novembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, s'adressant à ses partisans au siège de campagne du parti à Jérusalem après les élections du 1er novembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Star des dernières élections législatives, l’extrême droite s’apprête à faire une entrée sans précédent dans les arcanes du pouvoir en Israël avec pour but affiché de « renforcer l’identité juive » du pays au grand dam de la minorité arabe dans son viseur.

Il y a deux ans, le parti infréquentable de l’extrême droite Itamar Ben Gvir n’obtient que 0,42 % des voix aux élections. Un an plus tard, le Premier ministre d’alors Benjamin Netanyahu pèse de son influence pour réunir Ben Gvir avec un autre représentant de l’extrême droite radicale, Bezalel Smotrich, sous l’étiquette HaTzionout HaDatit, leur permettant de moissonner 5 % des voix.

Aujourd’hui, cette liste s’est imposée comme la troisième force politique d’Israël avec près de 11 % des voix, soit 500 000 voix sur près de 4 600 000 votes, un bond lié à la fois à une « droitisation » de la société, des tactiques récentes et de la décision du chef de Yamina, Naftali Bennett, de s’allier à Yair Lapid après le 4e scrutin, estiment des analystes.

« Netanyahu a légitimé l’extrême droite car il avait besoin d’elle pour sa coalition, alors beaucoup d’Israéliens l’ont vue simplement comme une version plus dure de son parti le Likud », indique à l’AFP Yossi Klein Halevi, chercheur à l’institut Shalom Hartman de Jérusalem et ancien fidèle de Meir Kahane.

De gauche à droite : le leader d’Otzma Yehudit, le député Itamar Ben Gvir, le chef de l’opposition et leader du Likud, Benjamin Netanyahu, et le chef de HaTzionout HaDatit, le député Bezalel Smotrich. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

« Ben Gvir a emprunté le manuel de l’extrême droite européenne, et en particulier celui de Marine Le Pen, afin de changer son image et apparaître comme une figure politique respectable et il a réussi à convaincre de nombreux électeurs qu’il était modéré », estime M. Klein Halevi.

« Il n’y a pas de doute qu’il est un politicien talentueux (…) mais le fait d’avoir été placé dans un plus grand parti et d’avoir été endossé par Netanyahu a tout changé », renchérit Shlomo Fischer, spécialiste de la droite israélienne. « Il y a (aussi) assurément un phénomène à long terme qui tient à ce que la société israélienne devient de plus en plus à droite et à certains égards, plus traditionnelle et plus nationaliste d’un point de vue ethnique et religieux », explique-t-il.

Ce nationalisme augmente davantage en « périphérie » des grands centres, dans les « classes populaires », et se nourrit aussi du contexte sécuritaire lié au conflit israélo-palestinien, pense-t-il.

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Ces élections ont en effet eu lieu sur fond d’un regain de violences et ont été les premières depuis l’embrasement généralisé dans les villes mixtes arabo-juives, à Jérusalem et en Cisjordanie, sur fond de guerre à Gaza contre le groupe terroriste du Hamas, en mai 2021.

« Entrepreneurs du dégoût »

Ce courant d’extrême-droite remonte en Israël au rabbin extrémiste Meir Kahane, dont le mouvement Kach a été banni après l’assassinat en 1994 de 29 Palestiniens en prière à Hébron, en Cisjordanie, par un de ses sympathisants, Baruch Goldstein.

La photo du meurtrier de masse Baruch Goldstein accrochée dans la maison du leader d’Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir. (Crédit : La Treizième chaîne)

Itamar Ben Gvir, qui a milité dans Kach, a longtemps eu un portrait de Goldstein dans son salon mais assure avoir pris quelques distances depuis.

Dans son ouvrage Les émotions contre la démocratie, publié mi-octobre, la sociologue franco-israélienne Eva Illouz estime que le mouvement Kach avait cherché à recentrer le conflit entre Israéliens et Arabes « non plus sur la terre, mais sur les personnes ».

« La question des compromis territoriaux a cessé d’être la question essentielle; ce qui importait désormais plus que tout c’était d’instaurer des lois empêchant dans les faits les Arabes d’intégrer la société israélienne et, a fortiori, de s’assimiler à elle », écrit-elle.

Eva Illouz, professeur de sociologie à l’Université Hébraïque de Jérusalem. (Crédit : Tzahi Lerner)

Or ce mouvement continue de vivre via des « entrepreneurs du dégoût » pour qui « la présence de non-Juifs dans le corps politique juif compromet la pureté du peuple juif dans son ensemble ».

M. Ben Gvir a d’ailleurs fait campagne en taclant la présence d’un parti arabe dans la coalition sortante du centriste Yaïr Lapid – un parti que Netanyahu lui-même voulait « désespérément » intégrer dans une coalition qu’il aurait dirigée, selon Smotrich.

La perspective de voir l’extrême droite au pouvoir inquiète des Arabes israéliens qui représentent aujourd’hui près de 20 % de la population.

« Il y a énormément de frustration à voir Netanyahu former un gouvernement avec Ben Gvir. Les gens ont peur des mesures qu’ils vont mettre en œuvre (…) et de voir les tensions s’accentuer dans les villes mixtes », explique à l’AFP Jaafar Farah, directeur de Moussawa, une ONG de défense des droits des Arabes israéliens.

« La population se demande comment la réconciliation (entre Juifs et Arabes) sera possible. Il n’y a pas vraiment d’espoir », souligne-t-il.

En Israël, la minorité arabe compte sur des partis à la Knesset, le Parlement. Ces formations ont obtenu mardi au total environ le même nombre de voix que l’extrême droite, un demi-million, mais fait élire moins de députés car elles ne se sont pas réunies sous une même liste.

Pour Feda Tabouni, partisane de la formation arabe Hadash-Taal qui a siégé dans l’opposition lors du « gouvernement du changement », un constat s’impose après ces élections : « Israël devient de plus en plus raciste, fasciste (…) et cela mènera à plus de violence et d’humiliation ».

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