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Analyse

Israël lutte pour stopper la pire vague terroriste depuis la 2nde Intifada

La police et l'armée cherchent à faire revenir le calme en renforçant leurs déploiements et la répression tout en évitant les frictions non-nécessaires

Judah Ari Gross

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Des soldats israéliens montent la garde à l'entrée de l'implantation d'Efrat, dans le centre de la Cisjordanie, le 29 mars 2022. (Crédit : Gershon Elinson/Flash90)
Des soldats israéliens montent la garde à l'entrée de l'implantation d'Efrat, dans le centre de la Cisjordanie, le 29 mars 2022. (Crédit : Gershon Elinson/Flash90)

Onze personnes ont été tuées en Israël dans trois attentats terroristes distincts, la semaine dernière – ce qui est le bilan meurtrier le plus lourd depuis 2006 et la fin de la Seconde intifada. La cavale sanglante d’un homme armé d’un fusil M-16, qui a eu lieu mardi soir aux abords de Tel Aviv et qui a fait cinq morts, est l’attaque terroriste la plus meurtrière depuis le massacre commis en 2014 à la synagogue Har Nof.

Ces trois attentats ne semblent pas avoir été coordonnés d’une manière ou d’une autre, et leurs auteurs ne paraissent pas non plus entretenir des liens entre eux : la première attaque à Beer Sheva et la seconde, à Hadera, ont été commises par des Arabes israéliens affiliés au groupe de l’État islamique et la troisième, à Bnei Brak, a été perpétrée par un Palestinien qui appartiendrait aux Brigades des martyrs al-Aqsa du Fatah, dont l’idéologie s’oppose à celle de l’État islamique.

Contrairement aux deux premières attaques – qui semblent avoir été menées par des terroristes de type « loup solitaire », qui sont passés à l’acte de façon indépendante – l’attentat de mardi paraît s’être appuyé sur un réseau terroriste plus large. Le tireur, Diaa Hamarsheh, âgé de 26 ans, était entré illégalement en Israël depuis sa ville natale – il était originaire du village de Yabed, situé à proximité de Jénine, en Cisjordanie – et c’est au sein de l’État juif qu’il aurait pris possession du fusil d’assaut M-16 qu’il a utilisé pour commettre cette série de fusillades, selon les évaluations initiales qui ont été faites par les forces de sécurité israéliennes.

Comment est-il parvenu très exactement à entrer sur le territoire israélien? Qui donc lui a fourni son arme ?… Ce sont pour le moment des questions qui restent sans réponse.

Plutôt que de faire partie d’une campagne dirigée de la part d’une organisation terroriste, chaque attentat semble avoir naturellement inspiré le suivant. Les responsables israéliens se réfèrent à ce phénomène en évoquant « l’attaque qui engendre l’attaque ». C’est un cycle meurtrier qui peut potentiellement dégénérer en entraînant des violences bien plus importantes, que les forces de sécurité israéliennes tentent – en vain pour le moment et malgré leurs efforts considérables – d’endiguer.

Ces attaques ont eu lieu dans une période plutôt calme si on la compare à d’autres dans l’Histoire agitée d’Israël. Les chiffres des personnes tuées dans des attentats en Israël et en Cisjordanie ont été remarquablement bas – marquant même un record – au cours des trois dernières années.

Le bilan meurtrier important et la localisation des attentats, dans des secteurs totalement différents du pays – bien à l’écart des foyers terroristes habituels en Cisjordanie et à Jérusalem – ont mis profondément à mal le sentiment de sécurité des Israéliens, faisant revenir à l’esprit le caractère hasardeux des attaques de la Seconde intifada et le nombre de morts qui avait endeuillé cette période.

La police israélienne et les premiers secours sont sur les lieux d’un attentat terroriste mortel à Bnei Brak, le 29 mars 2022. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

C’est aussi la première fois que la coalition au pouvoir doit prendre en charge une flambée majeure de violences. Tandis que le ministre de la Défense, Benny Gantz, ancien chef d’État-major de l’armée israélienne, a acquis une expérience de terrain significative face à de tels événements, ce n’est pas le cas d’autres membres de la coalition et notamment du Premier ministre Naftali Bennett et du ministre de la Sécurité intérieure Omar Barlev.

Pour rompre ce cycle « d’attaque qui engendre l’attaque », les militaires israéliens ont déployé douze bataillons supplémentaires, ce qui représente plusieurs milliers de soldats, en renforts en Cisjordanie. Deux bataillons ont par ailleurs aussi été envoyés sur la frontière avec Gaza au cas où la situation, qui reste pour le moment calme, ne s’envenime. En Cisjordanie, les troupes israéliennes multiplient les arrestations de terroristes présumés, dressant des barrages routiers et augmentant le nombre de patrouilles là où une attaque serait le plus susceptible d’arriver, par exemple aux arrêts de bus et à l’entrée des implantations.

Gantz a également fait savoir, mercredi, que les services de sécurité israéliens épluchaient les réseaux sociaux pour repérer des terroristes potentiels et qu’ils œuvraient à déjouer des ventes d’armes et les éventuelles tentatives de la part de Palestiniens d’entrer illégalement sur le sol israélien.

Après l’attaque, l’armée a lancé un raid majeur dans la ville natale de Hamarsheh, plaçant en détention son frère et un certain nombre d’autres personnes soupçonnées de l’avoir aidé à mettre en place l’attentat – ou d’avoir eu connaissance du projet meurtrier du terroriste et d’avoir échoué à l’empêcher de le mener à bien.

De la même manière, la police israélienne a envoyé des renforts dans tout Israël et elle a placé les agents en état d’alerte maximale, ce qui n’était plus arrivé depuis les agitations brutales qui avaient balayé le pays au mois de mai dernier, qui avait été marqué par des émeutes majeures et par des violences inter-ethniques dans les villes israéliennes.

Cet état d’alerte exceptionnel signifie aussi que les policiers ont eu pour instruction d’accorder la priorité aux patrouilles et autres opérations sécuritaires au détriment d’investigations moins pressantes et du travail de routine non-essentiel.

Les forces de l’ordre, elles aussi, ont dressé des barrages et des postes de contrôle le long des autoroutes majeures à travers tout le pays, et elles ont envoyé des unités de la police des frontières dans la région du Wadi Ara, une vallée du nord du pays dont la population est majoritairement arabe israélienne. C’est là aussi que se trouve Umm al-Fahm, la ville dont les responsables de l’attentat meurtrier de Hadera, lundi soir, étaient originaires.

Le Premier ministre Naftali Bennett rencontre des responsables de la sécurité après une attaque terroriste meurtrière à Hadera, le 27 mars 2022 (Crédit : Kobi Gideon/GPO).

Toutefois, malgré les appels croissants des députés et des activistes de droite en faveur de mesures de répression plus lourdes et à des sanctions collectives contre les Arabes israéliens et contre les Palestiniens, les forces de sécurité ont résisté généralement à de telles mesures en les considérant comme contre-productives in fine.

Si certaines villes en Israël et dans les implantations de Cisjordanie ont limité l’entrée aux travailleurs palestiniens pour des raisons de sécurité présumées, aucun ordre, aucune recommandation d’agir ainsi n’ont été émis par l’armée ou par les services de sécurité du Shin Bet.

Les militaires se sont rendus compte que si des politiques agressives étaient susceptibles d’apaiser les Israéliens, effrayés et en colère, en leur donnant un sentiment de force face aux groupes terroristes palestiniens complotant de nouveaux attentats, une telle attitude belliqueuse a tendance à entraîner un retour de flamme qui, à son tour, n’engendre que plus de violence – et certainement pas moins.

Et les forces israéliennes tentent donc de trouver l’équilibre en maintenant une présence significative dans les rues, en présentant une capacité à riposter rapidement et vigoureusement à toute agression et en menant des actions proactives pour perturber d’éventuels projets d’attentat – tout en n’intervenant pas de manière qui ne serait pas nécessaire dans les vies des Palestiniens moyens.

Des soldats arrêtent un suspect dans la ville cisjordanienne de Yabad, près de Jénine, après une attaque terroriste meurtrière à Bnei Brak, le 30 mars 2022. (Crédit : armée israélienne)

L’ancien chef d’État-major Gadi Eizenkot, dont le mandat avait connu une vague massive de violences palestiniennes à la fin de l’année 2015 et au début de l’année 2016, aura été très largement le pionnier de cette stratégie, et il avait subi souvent les foudres des Israéliens de droite pour cette raison.

Les attentats survenus cette semaine précèdent de quelques jours le mois du Ramadan – qui est régulièrement une période de renforcement des violences en Israël et en Cisjordanie. Ces dernières semaines, le gouvernement israélien a prévu de mettre en place une série de mesures visant à atténuer les tensions. Parmi ces mesures, un plus grand accès des Palestiniens au mont du Temple, des visites plus faciles des Palestiniens de Cisjordanie aux membres de leurs familles en Israël et l’augmentation du nombre de Gazaouis autorisés à travailler au sein de l’État juif, entre autres.

Même si le sort réservé à ces mesures de bonne volonté reste indéterminé, Gantz a fait savoir au président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, que leur destinée dépendrait d’une condamnation de sa part de l’attaque qui a été commise mardi soir. Et en effet, Abbas a dénoncé l’attentat dans un communiqué qui a été transmis par l’agence de presse officielle de l’AP, Wafa.

Les prochains jours seront cruciaux pour les forces israéliennes dans leurs tentatives de briser le cycle des attaques et de restaurer la sécurité – ainsi que le sentiment de sécurité chez les Israéliens.

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