3 jours après Charlottesville, le silence des dirigeants israéliens provoque un malaise
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Analyse

3 jours après Charlottesville, le silence des dirigeants israéliens provoque un malaise

Jérusalem est - encore - accusé de faire passer sa relation avec la droite américaine avant sa responsabilité envers le peuple juif

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le nationaliste blanc Richard Spencer, au centre, et ses partisans lors d'un affrontement contre la police de Virginie pendant un rassemblement d'extrême-droite à Charlottesville, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)
Le nationaliste blanc Richard Spencer, au centre, et ses partisans lors d'un affrontement contre la police de Virginie pendant un rassemblement d'extrême-droite à Charlottesville, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu ne s’exprime pas uniquement sur la politique israélienne et les questions de sécurité.

En septembre 2014, par exemple, il avait publié un communiqué après la mort de la comédienne juive américaine Joan Rivers. Il avait aussi invité Bruce Springsteen à jouer en Israël et, était intervenu sur le projet du président américain Donald Trump, qui prévoit la construction d’un mur à la frontière avec le Mexique, suscitant une vive réaction chez les Juifs du pays.

Quand il est question d’antisémitisme, Netanyahu ne fait habituellement pas dans la demi-mesure. Il condamne fermement les incidents antisémites qui se déroulent dans le monde musulman ou en Europe.

Des néo-nazis ont marché en plein jour, dans les rues, munis de drapeaux ornés de croix gammées, scandant « les juifs ne nous remplaceront pas », et le chef de l’État juif a mis trois jours pour commenter l’inquiétante situation.

Le silence de trois jours de Netanyahu, après les images qui glacent le sang des juifs de par le monde, a fait levé plus d’un sourcil dans le monde des experts et des analystes.

« Depuis sa création, Israël se dit être le protecteur des communauté juives où que ce soit dans le monde. Cela comprend une bataille vigoureuse contre toutes formes de haine, d’antisémitisme et de discrimination », a déclaré Eytan Gilboa, chercheur au centre Begin-Sadate de l’université Bar-Ilan et expert des relations israélo-américaines.

« Je pense que c’est le devoir du Premier ministre de s’élever ouvertement et fermement contre toutes les manifestations haineuses. Netanyahu ne l’a pas fait [la réaction de Netanyahu est intervenue après cette interview], et a donc échoué dans cette tâche pourtant cruciale. »

Des centaines de suprématistes, de néonazis et de membres de l'extrême-droite américaine à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)
Des centaines de suprématistes, de néonazis et de membres de l’extrême-droite américaine à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

Stephen Zuns, professeur en sciences politiques et en études internationales à l’université de San Francisco, qui a rédigé de nombreux textes sur le Moyen Orient, approuve.

« C’est surprenant et décevant que le Premier ministre Benjamin Netanyahu n’ait pas été plus avenant et plus explicite dans sa condamnation » des évènements de Charlottesville, a-t-il dit. Le silence de Netanyahu est probablement lié au fait que l’administration Trump « est son plus grand à l’internationale, et peut-être que [Netanyahu] n’a pas voulu les précéder, en termes de condamnation », a ajouté Zunes.

Benjamin Netanyahu, left, shaking hands with Dan Shapiro in April. (photo credit: Flash90)
Benjamin Netanyahu, left, shaking hands with Dan Shapiro in April. (photo credit: Flash90)

« J’ai eu du mal à expliquer aux Israéliens comment les néo-nazis et les suprématistes blancs pouvaient marcher dans les rues d’Amérique, avec des croix gammées et des slogans contre les juifs, les afro-américains, et les autres minorités, et que notre président [Trump] a été si long à condamner fermement », a déclaré mardi l’ancien ambassadeur américain en Israël, Dan Shapiro au Times of Israel.

« C’est également difficile d’expliquer le silence du gouvernement israélien face à de tels outrages. Les dirigeants israéliens ont l’opportunité de s’élever contre cette forme de racisme, comme ils l’ont toujours fait, et je pense qu’ils vont le faire. »

Selon Yaakov Malomet, responsable des relations entre Israël et la Diaspora pour le groupe Reut, basé à Tel Aviv, le gouvernement israélien « fait passer sa relation avec l’extrême droite [américaine] avant sa responsabilité envers le peuple juif », a-t-il dit

Jérusalem devrait chercher à « défendre » les communautés de la Diaspora en proie à l’antisémitisme, et également s’exprimer contre la haine des juifs quand elle provient de la droite, et pas seulement de la gauche, a-t-il écrit sur son compte Twitter.

Bien que les critiques soient dirigées envers le Premier ministre, Netanyahu n’a pas été le seul dirigeant israélien à ne pas avoir condamné les évènements de Charlottesville.

Le président Reuven Rivlin, le président de la Knesset Yuli Edelstein (Likud) et le chef de l’opposition Isaac Herzog (Union sioniste) sont également restés muets face à cette affaire.

Naftali Bennett, président du parti HaBayit HaYehudi et ministre de l’Education, avait condamné dimanche le rassemblement suprématiste blanc de Charlottesville, en Virginie, en appelant les dirigeants américains à dénoncer ces « manifestations d’antisémitisme ».

Contacté par le Times of Israel, le chef du parti Yesh Atid, Yaïr Lapid, qui était initialement resté silencieux après la manifestation néo-nazie, a déclaré mardi après-midi qu’il était convaincu que la plupart des Américains condamnaient l’évènement « scandaleux » de samedi. « Nous avons été choqués de voir des croix gammées dans les rues et de voir un racisme éhonté scandé. J’ai parlé à des amis aux États-Unis qui partagent notre indignation », a déclaré Lapid.

« Les dirigeants israéliens ne devraient jamais avoir peur de s’exprimer ouvertement contre l’antisémitisme, où qu’il sévisse dans le monde » Yair Lapid

« Les relations entre Israël et les États-Unis sont fondées sur des valeurs démocratiques, des valeurs de liberté, de tolérance et de respect. Les dirigeants israéliens ne devraient jamais avoir peur de s’exprimer ouvertement contre l’antisémitisme, où qu’il sévisse dans le monde », a-t-il ajouté.

La vice-ministre des Affaires étrangères, Tzipi Hotovely (Likud), a fermement condamné les deux panneaux affichés dans un hôtel suisse, qui demandait à « nos clients juifs » de se doucher avant d’entrer dans la piscine, et de ne pas utiliser le réfrigérateur du personnel à certaines heures.

Les panneaux ont été retirés, mais Hotovely a qualifié cet incident « d’acte antisémite de la pire espèce ».

Panneau placé dans un hôtel suisse demandant aux clients juifs de se doucher avant d'aller nager. (Crédit : autorisation)
Panneau placé dans un hôtel suisse demandant aux clients juifs de se doucher avant d’aller nager. (Crédit : autorisation)

Dans un communiqué diffusé lundi, Hotovely a déclaré que la femme qui a placardé ces affiches devraient être « trainée en justice », parce que le retrait des panneaux ne serait pas suffisant. « Malheureusement, l’antisémitisme est toujours présent en Europe, et nous devons nous assurer que la punition pour de tels actes dissuadent ceux qui portent encore le germe de l’antisémitisme », a-t-elle dit.

Au moment de la publication de cet article, elle ne s’était pas exprimée sur les évènements de Charlottesville.

Le seul haut-responsable israélien qui n’a pas hésité à condamner ouvertement la marche de Charlottesville était le ministre de l’Éducation Naftali Bennett.

« Ces expositions sans entrave de drapeaux et de symboles nazis aux Etats-Unis ne sont pas seulement offensantes pour la communauté juive et les autres minorités, elles méprisent également les millions de soldats américains qui ont sacrifié leurs vies pour protéger les Etats-Unis et le monde entier des nazis », a-t-il déclaré dans un communiqué.

« Les dirigeants des Etats-Unis doivent condamner et dénoncer ces manifestations d’antisémitisme vues ces derniers jours », a-t-il ajouté.

Le président américain Donald Trump à la Maison Blanche, à Washington, D.C., le 28 juin 2017. (Crédit : Nicholas Kamm/AFP)
Le président américain Donald Trump à la Maison Blanche, à Washington, D.C., le 28 juin 2017. (Crédit : Nicholas Kamm/AFP)

Trump lui-même a été vivement critiqué par les politiciens et experts américains de tous bords, pour n’avoir pas condamné rapidement et ouvertement la marche néo-nazie de samedi, et la présumée attaque terroriste qui a suivi, et qui a fait un mort et 19 blessés.

Deux jours après le rassemblement, il a finalement dénoncé le racisme, ajoutant que « ceux qui causent de la violence en son nom sont des criminels et des malfrats, notamment le KKK, les néo-nazis, les suprématistes blancs et les autres groupes racistes, qui sont dégoûtants au regard de toutes les valeurs chères aux Américains. »

Certains observateurs ont indiqué qu’une fois que Trump aurait condamné la marche de Charlottesville, Netanyahu se serait senti plus à l’aise pour lui emboîter le pas. Du bout des lèvres.

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