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Interview exclusive

Face à la menace russe, l’UE se tourne vers Israël pour trouver des solutions

Selon Ursula Von der Leyen, l'Europe considère Jérusalem comme un précieux allié dans la Défense, l'énergie, la sécurité alimentaire et évoque l'accord iranien et l'antisémitisme

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

La présidente de la commission européenne Ursula von der Leyen pendant une déclaration à la presse au siège de l'UE à Bruxelles, le 27 février 2022. (Crédit : Stephanie Lecocq, Pool Photo via AP)
La présidente de la commission européenne Ursula von der Leyen pendant une déclaration à la presse au siège de l'UE à Bruxelles, le 27 février 2022. (Crédit : Stephanie Lecocq, Pool Photo via AP)

Au mois de février 2015, alors que les séparatistes soutenus par la Russie faisaient la guerre dans l’Est de l’Ukraine, l’Amérique avait semblé vouloir en découdre.

Le vice-président de l’époque, Joe Biden, avait dit que le président Vladimir Poutine « continue à appeler de ses vœux de nouveaux plans de paix alors même que ses troupes sont en train de traverser la campagne ukrainienne et qu’il ignore de manière absolue tous les accords qui ont été signés dans le passé par son pays. »

L’ancien général de l’armée de l’air américaine Philip Breedlove, qui était à ce moment-là le plus haut commandant de l’OTAN, avait déclaré aux journalistes que le soutien militaire apporté à l’Ukraine devait inclure des pressions occidentales exercées sur la Russie. « Des pressions représentent un outil important qu’il nous est possible d’utiliser », avait-il alors dit.

Toutefois, du côté des grandes puissances européennes, le ton avait été différent.

A l’occasion de la conférence annuelle de sécurité qui avait été organisée, ce même mois, à Berlin, la ministre allemande de la Défense de l’époque, Ursula von der Leyen, avait noté que l’Allemagne considérait qu’un soutien militaire serait contreproductif. Comme l’avait dit le New York Times en paraphrasant ses propos, « l’Allemagne considère ce dossier concernant l’Ukraine et la Russie comme la chance de pouvoir démontrer qu’au 21e siècle, les nations développées peuvent résoudre leurs différends à la table des négociations et non par les armes. »

Cela avait été le point de vue du gouvernement de la chancelière Angela Merkel, celui du gouvernement français placé sous l’autorité de François Hollande et d’un grand nombre de pays de l’Europe.

Les choses ont changé.

Un tank ukrainien dans la région de Donetsk, dans l’Est de l’Ukraine, le 9 juin 2022. (Crédit : AP Photo/Bernat Armangue)

« Pour la toute première fois dans l’Histoire, l’Union européenne finance des livraisons d’armes – jusqu’à présent, nous avons alloué deux milliards d’euros pour pouvoir répondre aux besoins de l’armée ukrainienne », a déclaré von der Leyen, devenue présidente de la Commission européenne, la branche exécutive de l’UE, au Times of Israel dans un entretien par courriel avant sa visite en Israël qui a débuté lundi.

Il y a beaucoup de choses prévues au programme de cette visite, certaines assez classiques pour ce type de déplacement. Von der Leyen a rencontré ainsi les responsables palestiniens à Ramallah et elle s’est rendue au mémorial de la Shoah de Yad Vashem.

Mais au cœur du séjour, en définitive, il y a l’invasion russe de l’Ukraine et la réorientation profonde qu’a entraîné cette guerre, avec notamment le besoin soudain pour l’Europe d’élargir ses capacités de défense, son approvisionnement énergétique et de renforcer sa sécurité alimentaire.

La présidente de l’Union européenne Ursula von der Leyen parle avec le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid avant leur rencontre à la Knesset de Jérusalem, le 13 juin 2022. (Crédit : Maya Alleruzzo / POOL / AFP)

Le changement de ton et d’attitude qui a été celui de Von Der Leyen, depuis l’invasion de l’Ukraine par Poutine, au mois de février, représente celui de l’Europe dans son ensemble.

La vie de Von der Leyen reflète de manière éclatante celle de l’apothéose presque caricaturale d’une certaine idée de l’Europe. Issue d’une famille de l’aristocratie allemande, à Hanovre ; médecin et éleveuse de chevaux – une tradition transmise de père et en fils et de père en fille – sur les terres familiales, mère de sept enfants (13 ans séparent l’aîné du plus jeune), von der Leyen est presque entièrement le fruit de l’Europe unifiée. Elle a vu le jour en Belgique, et non en Allemagne, quand son père, cette année-là, était devenu le premier conseiller du tout premier commissaire à la concurrence européen, l’un des tout premiers fonctionnaires des nouvelles institutions de l’Europe. Elle est aussi à l’aise en français qu’en allemand. Sa carrière politique a commencé lorsqu’elle avait remporté un siège au Parlement de l’Etat en Basse Saxe, en 2003. Puis les choses se sont accélérées : deux ans plus tard, elle devenait membre du cabinet fédéral allemand.

De 2013 à 2019, elle a été ministre de la Défense d’Allemagne, la première femme à occuper cette fonction. Elle a été élue présidente de la commission européenne, le plus haut poste de l’exécutif de l’UE, en 2019 – là encore, elle est la première femme à occuper ce fauteuil de haut-rang.

Elle est, du point de vue personnel et du point de vue professionnel, l’incarnation même d’une certaine idée de l’Europe. Et elle ne le cache pas. Elle a appelé de ses vœux des « États unis d’Europe » fédéralisés et elle a exprimé l’espoir de voir la mise en place, un jour, d’une armée pan-européenne. Le soutien qu’elle apporte à une défense européenne plus forte, plus intégrée, ne date pas du conflit initié par Poutine en Ukraine.

Alors que l’invasion russe a commencé depuis maintenant presque quatre mois, Von der Leyen n’affiche aucun compromis : « Nos sanctions visent à assécher les ressources du Kremlin… Et nous exercerons ces pressions aussi longtemps que ce sera nécessaire ».

« L’Europe doit absolument renforcer sa capacité à faire face aux menaces sécuritaires et protéger ses citoyens et ses intérêts », ajoute-t-elle.

Une partie de ce basculement de l’UE s’exprime par une intensification des relations du bloc avec Israël.

Les liens en matière de Défense ont été florissants, ces derniers mois. A l’occasion du salon Eurosatory qui a ouvert ses portes lundi à Villepinte, près de Paris, 56 firmes israéliennes qui ont fait le déplacement pour faire découvrir leurs équipements et leurs technologies. Alors que les agences chargées de la Défense européenne, soucieuses de moderniser rapidement leurs capacités de défense pour faire face au nouvel expansionnisme russe, disposent d’une enveloppe qui pourrait atteindre les 200 milliards d’euros, un grand nombre d’entre elles se tournent aujourd’hui vers l’État juif pour trouver de nouvelles solutions.

En ce qui concerne l’intelligence artificielle, le ciblage de précision, les systèmes de coordination intelligents pour les forces terrestres, les lunettes d’armes à feu ou des technologies plus inhabituelles – comme ces radars placés entre les mains de l’infanterie qui ont la capacité de voir à travers les murs – Israël est à la pointe de l’innovation.

Mais ce n’est pas seulement la technologie israélienne qui intéresse l’Europe. C’est un certain état d’esprit israélien qui estime que le monde présente encore, hélas, des dangers émanant d’États qui ne rechignent pas à utiliser la puissance coercitive pour contraindre les pays et qui préfèrent le hard-power à la voie diplomatique.

Comme un responsable européen originaire de Finlande l’a récemment confié au journaliste que je suis, « les Finlandais sont les Israéliens de l’Europe. Nos voisins, les Suédois qui se trouvent à nos portes, n’ont pas connu de guerre depuis 400 ans. Mais nous nous souvenons de la Guerre d’hiver [l’invasion soviétique de la Finlande, qui avait eu lieu en 1939.] Nous avons été le dernier pays européen à ratifier le traité d’Ottawa contre les mines antipersonnel et un grand nombre d’entre nous avons été mécontents de l’avoir fait ».

La Première ministre finlandaise Sanna Marin, à gauche, et le président Sauli Niinistö lors d’une conférence de presse annonçant que la Finlande va présenter sa candidature à l’OTAN au palais présidentiel de Helsinki, le 15 mai 2022. (Crédit : Heikki Saukkomaa/Lehtikuva/AFP)

La Finlande avait été, en effet, un cas particulier isolé concernant la convention sur l’interdiction des mines antipersonnel – et ce, pour une bonne raison : sa frontière avec la Russie de presque 1 300 kilomètres, qui est quasiment indéfendable. Les autres nations européennes avaient signé le traité entre 1997 et 1999. La Finlande, se son côté, avait suivi le mouvement en 2011 seulement. Depuis l’invasion de Poutine, des politiciens finlandais mainstream commencent à réclamer l’abandon du traité.

Pour de nombreux pays européens, Israël est devenu le symbole d’un point de vue occidental très différent de ce que signifie se défendre dans un monde de plus en plus dangereux.

Mais la relation avec l’État juif va au-delà de la défense. Un accord gazier tripartite, qui unit Israël, l’Égypte et l’UE, est actuellement en cours de négociation et il tiendra un rôle dans l’objectif plus large poursuivi par l’Union européenne qui est d’acquérir l’indépendance énergétique face à la Russie (dans un communiqué annonçant sa visite, le bureau de von der Leyen a fait savoir que le but de ce déplacement était « de faire aller de l’avant les relations entre l’Union européenne et Israël, et en particulier en matière de coopération énergétique ». La présidente du bloc européen a rencontré la ministre de l’Énergie Karine Elharrar dans la soirée de lundi.)

Aux niveaux culturel et économique également, Israël est une nation tournée vers l’Occident, économiquement développée, scientifiquement avancée et stable politiquement (relativement parlant), située à à peine 200 kilomètres de Chypre, État-membre de l’Union européenne, une réalité qui a été le moteur d’initiatives majeures de collaboration entre l’Union européenne et l’État juif.

La ministre de l’Energie Karine Elharrar lors d’une réunion du Comité des Arrangements à la Knesset le 9 juin 2021 (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Difficile de gonfler l’ampleur de la coopération entre Israël et l’Europe. Peu d’Israéliens réalisent que les avancées très vantées du pays dans le secteur de la désalinisation de l’eau de mer qui, au cours de la dernière décennies, ont fondamentalement aidé à résoudre ce qui était dans le passé une crise aigüe de l’eau, ont été lourdement financées par la banque européenne d’investissement de l’UE dès 2007. Quand ce sujet est abordé par le Times of Israel lors de notre échange avec von der Leyen, la réponse de cette dernière est instructive : Israël a aidé l’Europe en retour lorsque le pays a coopéré étroitement avec le bloc pour l’aider à améliorer son programme de vaccination pendant la pandémie de coronavirus.

Son bureau note également que « la réponse globale à la crise alimentaire » qui a été entraînée par l’invasion russe figure à l’ordre du jour de son déplacement, ce qui souligne l’importance potentielle des connaissances agricoles israéliennes dans la gestion de la pénurie alimentaire déclenchée par le conflit entre la Russie et l’Ukraine.

Israël est membre de l’important programme de recherche scientifique phare de l’Europe, Horizon Europe, depuis le mois de décembre. Le pays avait aussi participé, dans le passé, au programme Horizon 2020 de l’UE.

De gauche à droite : L’ambassadeur de l’UE en Israël Emanuele Giaufret, Nili Shalev, directrice générale de l’ISERD et Aharon Aharon, PDG de l’Autorité israélienne de l’innovation, lors de la cérémonie de remise des prix Horizon 2020 à Jaffa, le 4 juin 2019 (Crédit : Yossi Zamir ; GPO).

Dimanche, à la veille de l’arrivée de von der Leyen, le cabinet israélien a officiellement annoncé son intention de rejoindre le programme Europe créative – l’équivalent de Horizon Europe, mais, cette fois, dans les domaines des arts et de la culture.

L’entretien a commencé par des questions sur la Russie et sur la Défense européenne avant d’aborder les sujets du conflit israélo-palestinien, de l’accord sur le nucléaire conclu avec l’Iran et de la coopération entre l’État juif et l’UE, et il s’est conclu sur les craintes croissantes exprimées par les communautés juives européennes face à un antisémitisme en recrudescence sur le continent.

Times of Israel : Quel est le but ultime des sanctions ? Quelle est la demande spécifique soumise par l’Europe à Moscou ?

Ursula von der Leyen : Il y a une demande claire – elle n’émane pas seulement de l’Europe mais de la communauté internationale plus largement : la Russie doit respecter la charte des Nations unies. Ce qui signifie cesser ses violations du droit international, mettre un terme à son agression délibérée et injustifiée contre le peuple ukrainien et retirer ses troupes d’invasion du territoire de l’Ukraine.

Nous avons imposé des sanctions en réponse aux violations flagrantes par la Russie de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’Ukraine, ainsi qu’en réponse aux atrocités qui ont été commises par l’armée du Kremlin sur les Ukrainiens. Nos sanctions ont pour objectif d’assécher les ressources du Kremlin et les capacités des Russes à financer une guerre illégale, injustifiable.

Et nous exercerons ces pressions aussi longtemps que cela sera nécessaire.

Le monde a été surpris par l’annonce soudaine qui a été faite par le chancelier Scholz, deux jours seulement après l’invasion russe, de l’augmentation immédiate de cent milliards d’euros du budget militaire, et par les engagements en termes de Défense qui ont été pris ensuite à travers toute l’Europe. Au vu de votre position avantageuse d’ex-ministre de la Défense allemande – vous l’avez été très récemment – et de présidente actuelle de la commission, pensez-vous qu’il s’agisse d’un changement temporaire ? D’un tournant à long-terme ? Assistons-nous en ce moment à la naissance d’une Europe plus affirmée du point de vue militaire ? Une armée européenne est-elle possible ? Et est-ce une bonne idée ?

Le fondement de notre défense collective est et restera l’OTAN.

Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ainsi que les événements qui peuvent se dérouler ailleurs autour de nous, montrent que l’Europe doit renforcer sa capacité à faire face aux menaces sécuritaires et qu’elle doit protéger à la fois ses citoyens et ses intérêts.

C’est la raison pour laquelle, pour la toute première fois de son Histoire, l’UE finance des livraisons d’armes – nous avons, jusqu’à présent, alloué deux milliards d’euros à la nécessité de répondre aux besoins de l’armée ukrainienne. Ce qui vient s’ajouter au soutien militaire considérable que les pays de l’UE apportent dans leurs relations bilatérales avec l’Ukraine.

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, à gauche, pendant une conférence de presse avec le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy à Kiev, le 11 juin 2022. (Crédit : AP Photo/Natacha Pisarenko)

En conséquence, des investissements significatifs en matière de Défense vont en effet être nécessaire en Europe à l’avenir. Et c’est une bonne chose que de nombreux pays européens aient commencé à augmenter leurs dépenses en matière de Défense, avec 200 milliards d’euros de dépenses militaires supplémentaires qui ont été annoncées à ce jour.

Et cet argent doit pouvoir être dépensé de manière stratégique et coordonnée. Nous sommes une union de 27 pays et nous devons éviter la fragmentation des ressources industrielles et financières en termes de Défense. Ce qui explique que nous organisons actuellement des achats groupés au niveau de l’Union européenne. Ce qui aidera notamment à garantir une interopérabilité entre nos forces armées européennes. Ce qui renforcera aussi notre base industrielle en matière de défense à long-terme en Europe. Et, enfin, ce qui renforcera également l’OTAN.

Concernant le processus de paix, les Palestiniens sont divisés, le gouvernement de Mahmoud Abbas est profondément impopulaire, les sondages montrent que le Hamas [groupe terroriste palestinien à la tête de la bande de Gaza] remporterait les élections si un scrutin devait être organisé en Cisjordanie. La politique israélienne a glissé résolument à droite, ces dernières années, sur la question d’un Etat palestinien. Y a-t-il aujourd’hui, en pratique, un partenaire palestinien pour faire la paix ? Est-ce qu’Israël, du point de vue européen, est capable d’apporter une solution à deux États ? Qu’est-ce qui doit être fait pour sortir de l’impasse actuelle, selon l’Europe ? Quel pourrait être le rôle de l’Europe dans ce processus ? Et si la solution à deux États ne devait pas être mise en place dans le futur, à quoi ressemblerait une politique de paix européenne dans la région ?

Seuls les Israéliens et les Palestiniens peuvent trouver un accord, mettre en place et maintenir, jour après jour, une paix durable.

L’UE apporte son soutien à la solution à deux États – un Israël sûr, vivant dans la paix aux côtés d’un Etat palestinien. Cette solution présente cette capacité unique de répondre aux aspirations légitimes des deux parties et d’apporter la paix et la sécurité à toutes et à tous.

Nous saluons avec joie toutes les initiatives susceptibles de favoriser la paix et les Accords d’Abraham donnent un espoir en ce sens. Nous sommes prêts à examiner les possibilités de coopération avec Israël à cet égard, notamment au niveau régional, dans ce contexte et dans cet ordre du jour de la normalisation.

Les éclats continus de violences – comme ceux dont nous avons été témoins ces dernières semaines – soulignent la nécessité de s’attaquer aux racines du conflit israélo-palestinien, de redonner un horizon politique et d’ouvrir la voie à une reprise du processus de paix dans les meilleurs délais.

Illustration : Des Palestiniens affrontent les forces de sécurité israéliennes lors d’une manifestation dans le village de Beit Dajan, près de la ville de Naplouse, en Cisjordanie, le 3 juin 2022. (Crédit: Nasser Ishtayeh/Flash90)

Au-delà de la reprise par Israël de contacts avec les Palestiniens à des niveaux variés et des mesures qui ont été prises par le gouvernement israélien pour améliorer la vie des Palestiniens – des initiatives dont nous nous réjouissons – la région et sa population ont besoin d’un horizon politique et économique réel et l’Union européenne est prête à apporter son aide dans cet objectif.

C’est quelque chose que nous devons aujourd’hui aux Israéliens et aux Palestiniens, ainsi qu’à nos enfants et à nos petits-enfants.

Il n’y a pas si longtemps, les Européens des différents pays se considéraient comme les ennemis les uns des autres. Mais nous sommes parvenus à apporter la paix, la stabilité et la prospérité à tout le continent.

Et si nous avons réussi, les autres pourront aussi réussir. Notre conseil est donc de continuer à essayer et de ne surtout pas attendre.

Pensez-vous que l’accord sur le nucléaire peut renaître sous une forme ou une autre et, si ce n’est pas le cas, quelle sera la politique de l’Europe vis-à-vis de l’Iran à l’avenir ?

L’accord sur le nucléaire iranien reste un progrès multilatéral majeur en matière de sécurité. C’est un fait qui est largement reconnu par le Conseil de sécurité de l’ONU, qui l’approuve. Sans cet accord, l’Iran aurait pu avoir déjà développé aujourd’hui une bombe nucléaire, ce qui aurait encore ajouté une source d’instabilité dans la région.

Il est donc plus important que jamais de redonner vie au JCPOA. C’est la raison pour laquelle le Haut-représentant de l’Union européenne [le ministre des Affaires étrangères de l’Union, une fonction actuellement occupée par Josep Borrell], en tant que coordinateur de l’accord, continue à prendre part à des négociations intenses avec toutes les parties impliquées dans l’accord ainsi qu’avec les États-Unis.

Nous pensons qu’avec un retour du JCPOA, nous pourrons revenir à une dynamique plus positive. Un accord est à notre portée et le texte renégocié est prêt. Il faut néanmoins que des décisions politiques cruciales soient prises, et vite.

Aux niveaux économique et culturel, la relation entre l’Europe et Israël est déjà une relation de proximité, elle est prospère. La zone euro est notre zone commerciale majeure. La banque européenne d’investissement a été l’un des principaux outils de financement des projets de désalinisation entrepris en Israël. L’Europe nous a apporté son aide pour résoudre la crise de l’eau. Au niveau culturel, les Israéliens visitent l’Europe, ils l’admirent, ils voudraient s’en sentir proches. J’ai une question simple, en fait : comment voyez-vous évoluer cette relation à l’avenir ?

L’Union européenne et Israël entretiennent un lien unique. Un lien forgé par l’Histoire, construit sur nos valeurs communes, sur nos intérêts communs et ancré dans une coopération excellente dans des domaines variés qui vont de l’énergie à la santé, de la culture à la recherche et à l’innovation, pour n’en nommer que quelques-uns.

Par exemple, notre coopération pendant la pandémie de COVID-19 a été tout simplement remarquable. Les données scientifiques partagées par Israël ont aidé à rendre plus efficaces les campagnes de vaccination que nous avons entreprises au sein de l’Union. Et je suis très heureuse de la participation d’Israël, depuis le mois de décembre, au programme massif d’innovation européen, Horizon Europe.

Ma visite a donc pour objectif de développer encore cette profonde coopération, de rendre notre partenariat encore plus fort. C’est important et c’est urgent en cette période sombre, avec de nombreux défis à relever dans la région et avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie qui a transmis une onde de choc dans le monde entier, particulièrement en matière de sécurité alimentaires et énergétique. Nous allons évoquer la manière de faire face à ces ondes de choc ensemble, en tant que partenaires.

Les communautés juives d’Europe nous disent être de plus en plus effrayées. Les synagogues sont placées sous surveillance depuis des années dans de nombreuses parties de l’Europe et pour de bonnes raisons. L’essor simultané des idéologies d’extrême-droite et islamiste, dans certains endroits de l’Europe, ont donné l’impression aux Juifs d’être pris dans un étau. Selon les chiffres de l’UE, 38 % des Juifs européens envisagent l’émigration en raison de ces inquiétudes.

Au mois d’octobre dernier, votre commission a annoncé « une stratégie de l’Union européenne dans la lutte contre l’antisémitisme et dans le renforcement de la vie juive ». Vous avez dit à ce moment-là que vous vouliez voir une vie juive dynamique au cœur des communautés. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ? Que peuvent faire les institutions européennes de manière plus spécifique ? Quel est le message que vous souhaitez transmettre aux Juifs d’Europe ?

Les attaques contre les Juifs européens sont autant d’attaques contre les valeurs fondamentales de l’Europe. Ce sont des attaques contre l’Europe elle-même. Nous ne tolérerons jamais cela. Soyez assuré que la vie juive a toujours été une composante essentielle de notre vie européenne, et qu’elle le restera toujours.

Nous avons une loi, au sein de l’Union européenne, sur les discours de haine et sur les crimes de haine avec notamment la pénalisation du négationnisme, de la banalisation ou de l’apologie de la Shoah.

Des hommes portant la kippa à la synagogue de Halle, à l’est de l’Allemagne, au lendemain d’une fusillade antisémite meurtrière, le 10 octobre 2019 (Crédit : Ronny Hartmann/AFP)

Et l’année dernière, nous avons adopté la toute première stratégie européenne de lutte contre l’antisémitisme et de renforcement de la vie juive. Elle comprend des mesures très pratiques – qui vont de la lutte contre la propagande antisémite sur internet et ailleurs à la protection des communautés et des lieux de culte juifs dans toute l’Europe, en passant par une dynamisation de la vie juive.

Je veux voir une vie juive alerte au cœur de nos communautés. Ainsi, par exemple, il est déterminant que les Européens en sachent davantage sur la vie juive et sur le judaïsme qui forment une composante incontournable de notre culture européenne. Cette stratégie met l’accent sur l’enseignement de l’Histoire juive à nos enfants et sur la promotion du patrimoine juif dans nos villes. Parce que l’histoire juive est notre Histoire, la culture juive est aussi la nôtre.

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