Les sombres motivations qui poussent Netanyahu à filmer dans les bureaux de vote
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Opinion

Les sombres motivations qui poussent Netanyahu à filmer dans les bureaux de vote

Il ne s'agit pas d'une question de gauche ou de droite, mais plutôt d'intégrité électorale et de bon fonctionnement de la démocratie

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu dirige la réunion hebdomadaire du cabinet du Premier ministre au Cabinet du Premier ministre à Jérusalem, le 3 septembre 2019. (Sebastian Scheiner/Pool/AFP)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu dirige la réunion hebdomadaire du cabinet du Premier ministre au Cabinet du Premier ministre à Jérusalem, le 3 septembre 2019. (Sebastian Scheiner/Pool/AFP)

Il ne s’agit pas de gauche et de droite : faut-il céder des territoires, construire d’autres maisons sur les lignes antérieures à 1967, faire confiance à Mahmoud Abbas, étendre la loi israélienne aux implantations en Cisjordanie, retirer nos forces, renforcer le contrôle sécuritaire… Nous aimons tous penser que nous avons la bonne réponse lorsqu’il s’agit de ces questions épineuses, mais, si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous reconnaissons qu’elles sont tout sauf simples et que ceux avec qui nous ne sommes pas d’accord défendent souvent des arguments très valables.

Non, il s’agit ici de démocratie, de primauté du droit, d’intégrité de notre processus électoral.

Au milieu des années 1990, après des décennies de récriminations au sujet de notre système électoral insatisfaisant, qui n’a cessé de priver Israël d’un gouvernement à parti unique, et après des années éprouvantes pour le réformer et prévoir ce que les différentes réformes lui apporteraient, nous avons adopté un système à deux votes : nous choisissons notre parti préféré et notre Premier ministre préféré.

La réforme mûrement réfléchie était censée renforcer les grands partis et marginaliser les nombreuses petites formations. Les experts prédisaient que si nous voulions, disons Ehud Barak ou Ariel Sharon comme Premier ministre, nous utiliserions notre nouveau système pour voter directement pour eux et pour leur parti, augmentant ainsi leurs chances d’établir une coalition majoritaire. Au lieu de cela, les électeurs israéliens ont fait le contraire. Considérant qu’ils avaient fait leur choix de Premier ministre en votant directement pour un Barak ou un Sharon, beaucoup ont profité du « luxe » de leur second vote pour choisir un parti mineur, un parti dont le programme central et étroit leur tenait particulièrement à cœur. Loin de renforcer les grands partis et de débarrasser la Knesset de certains des plus petits partis politiques, la réforme a ainsi éclaté encore davantage le système politique. Malgré tout le soin apporté à son examen avant son introduction, le nouveau système a dû être abandonné cinq ans plus tard.

Cette semaine, le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu a tenté d’imposer un changement beaucoup plus radical à notre processus de vote, et de le faire sans aucune considération minutieuse et prolongée. Il s’est efforcé d’accélérer l’adoption d’une loi autorisant les observateurs de nos différents partis politiques à filmer à l’intérieur des bureaux de vote le jour du scrutin – dans les salles où la présence de chaque électeur est enregistrée au moment où il vote et où tous les bulletins sont comptabilisés à la fin de la journée ; de filmer partout, sauf dans les isoloirs.

Le projet de loi s’appuie sur le succès que le Likud a revendiqué pour une version sauvage de cette opération de filmage qu’il a lancée lors de notre dernier scrutin, le 9 avril. Sans autorisation préalable des autorités électorales, il a équipé 1 200 observateurs rémunérés de caméras cachées et les a envoyés dans des bureaux de vote, principalement dans des zones de vote arabes, et a volontiers reconnu avoir agi de la sorte quand les informations sur ce qu’il faisait surgirent tôt dans la journée.

La société chargée de cette opération a affirmé par la suite que le fait de « filmer les électeurs » avait contribué à réduire le taux de participation dans le secteur arabe à un niveau record, renforçant ainsi la droite politique. « Grâce à la présence de nos observateurs dans tous les bureaux de vote arabes, le taux de participation électorale a chuté en dessous de 50 % – le plus bas enregistré ces dernières années », s’était vanté l’entreprise.

Plutôt que de reconnaître cette baisse de la participation, le Likud a affirmé que l’opération était vitale pour réduire la fraude électorale et a déposé de nombreuses requêtes de fraude, basées sur ses images prises le jour des élections, auprès de la commission centrale électorale. La commission, à son tour, a estimé que les allégations étaient presque entièrement infondées.

Hanan Melcer, le juge de la Cour suprême qui a supervisé l’élection d’avril et supervisera celle du 17 septembre, pris par surprise par les caméras secrètes, a décidé ce jour-là que les caméras ne pouvaient être utilisées pendant les heures de vote « que dans les cas où il existe une crainte de violation grave de l’intégrité des élections ». Mais Melcer n’a pas défini comment une telle crainte pouvait être évaluée – et a ainsi donné le feu vert à l’opération.

Dans la période précédant le 17 septembre, cependant, Melcer a statué que les observateurs affiliés à un parti ne seraient pas autorisés à filmer dans les bureaux de vote cette fois-ci, suivant l’avis du procureur général Avichai Mandelblit, qui a remis en question la légalité de l’idée. Au lieu de cela, Melcer a suggéré que la commission centrale électorale pourrait lancer son propre projet pilote pour utiliser des caméras afin d’assurer en toute indépendance un processus électoral honnête. Sa décision a porté un coup dur au Likud, qui prévoyait de doubler le financement de l’opération pour le porter à 2 millions de shekels (environ 500 000 euros) cette fois.

Contré par la commission centrale électorale, Netanyahu cherche maintenant à contourner les juges en accélérant l’adoption du projet de loi sur les caméras par le Parlement. Cette décision a été prise en dépit de l’opposition directe de Mandelblit, de Melcer et du conseiller juridique de la Knesset. Lors de la réunion du cabinet de dimanche pour expliquer ses objections directement aux ministres, Mandelblit a précisé qu’il n’était pas opposé en principe à l’idée de caméras dans les bureaux de vote, mais qu’il s’agissait d’une question complexe et sensible qui touchait au cœur du processus électoral et que les détails demandaient un examen attentif plutôt qu’une législation précipitée. Le projet de loi tel qu’il se présente est « aberrant et imparfait », prévient Mandelblit, et risque de saper « l’exercice du droit fondamental de vote ainsi que l’application de l’obligation légale de la tenue d’élections libres, secrètes et égales ». Pour sa part, Melcer a averti que cela sèmerait le chaos dans le déroulement des élections.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (deuxième à gauche), dirige la réunion hebdomadaire du cabinet au bureau du Premier ministre de Jérusalem, avec le procureur-général Avichai Mandelblit, (à droite), le 8 septembre 2019. (Crédit : Marc Israel Sellem/POOL)

Infatigable, Netanyahu et tous ses ministres ont défié l’avis juridique et voté pour faire avancer le projet de loi de toute manière. Tout est filmé de nos jours, a souligné M. Netanyahu, alors pourquoi s’opposer aux caméras des bureaux de vote destinées à prévenir la fraude électorale ? « Toutes les épiceries ont des caméras, et les bureaux de vote ne peuvent pas ? » avait-il demandé rhétoriquement.

La rare décision des ministres d’ignorer tout bonnement les conseils des plus hauts responsables juridiques du pays a incité l’ancien ministre du Likud, Benny Begin, à dénoncer ses successeurs pour le « mépris flagrant et grossier à l’égard des responsables de la bonne gouvernance » du pays, et, fait étonnant, à faire savoir qu’il ne voterait plus pour le parti que son propre père Menachem Begin a conduit au pouvoir en 1977.

La position de Netanyahu est manifestement fallacieuse. L’opération d’avril du Likud s’est concentrée sur les bureaux de vote arabes et n’a produit aucune preuve significative de fraude, et a été vantée par l’entreprise qui l’a menée à bien pour son succès dans la réduction de la participation arabe.

De toute évidence, il ne s’agissait pas d’un effort visant à assurer un vote équitable pour tous.

Comme l’a dit le Premier ministre lui-même, cependant, une deuxième raison obscure le pousse à se concentrer sur la présence de caméras et sur la fraude électorale prétendument répandue qu’il est censé combattre. Il veut pouvoir invoquer un prétexte, s’il ne parvient pas à obtenir la majorité le 17 septembre, pour dire que les élections lui ont été volées – par certaines des mêmes forces du mal qui, selon lui, cherchent à l’évincer pour corruption présumée, notamment l’opposition israélienne et ses représentants légaux. « Ce n’est pas une coïncidence si Benny Gantz et Lapid s’opposent aux caméras parce qu’ils veulent que l’élection soit volée », a-t-il accusé vendredi. « Seul quelqu’un qui veut voler les élections s’opposerait à l’installation de caméras. »

En ce qui concerne la hiérarchie du ministère public dont relève Mandelblit, un troisième motif sombre se dessine : le candidat à sa réélection veut discréditer le procureur général et renforcer le sentiment que Mandelblit, l’homme qui va l’inculper dans trois affaires pénales sous réserve d’une audience le mois prochain, tente de façon obsessionnelle de le chasser – au moyen d’une mise en accusation et, maintenant, en sabotant ses chances de réélection.

Un Premier ministre véritablement préoccupé par la fraude électorale aurait cherché depuis longtemps à encourager l’adoption d’une législation visant à introduire les dernières technologies dans tous les bureaux de vote, y compris les caméras si nécessaire, avec le soutien d’un consensus politique aussi large que possible. Et la dernière chose qu’un Premier ministre véritablement attaché à la primauté de l’État de droit ferait est de défier les conseils des plus hauts responsables juridiques d’Israël, y compris le principal conseiller de son propre gouvernement.

Sa façon de traiter cette question fait plutôt écho aux efforts qu’il a déployés pour limiter les pouvoirs de la Cour suprême – une cause qu’il n’a embrassée avec énergie que lorsqu’il est devenu évident que, même s’il obtient l’immunité à la Knesset, les juges israéliens peuvent utiliser leur autorité pour intervenir et garantir que le Premier ministre reste, lui aussi, égal devant la loi.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) en compagnie du ministre de la Défense d’alors, Avigdor Liberman, lors d’une conférence de presse conjointe, le 30 mai 2016. (Yonatan Sindel / Flash90)

Lundi, lorsque la Commission parlementaire de la Knesset, dirigée par un fidèle de Netanyahu au sein du Likud, a commencé à débattre du projet de loi sur les caméras dans l’intention de le faire voter à toute vitesse par le Parlement, et sachant que le Likud avait les voix suffisantes pour le faire, Avigdor Liberman a bouleversé l’arithmétique en demandant à ses représentants de voter contre la législation – ce qui la bloque pour le moment. C’est ce même Liberman qui a empêché Netanyahu de former une coalition après les élections d’avril. Au lendemain du scrutin, Netanyahu a mal interprété le chef d’Yisrael Beytenu et sous-estimé son animosité. Lundi, il a visiblement refait la même erreur.

Dénonçant la législation qu’il avait fait dérailler, l’homme qui a servi comme chef du bureau de Netanyahu, ministre des Affaires étrangères et ministre de la Défense, a accusé : « Ce que Netanyahu essaie d’adopter n’est pas un projet de loi sur l’observation des électeurs, c’est un projet de loi sur le vol des élections ». Il a déclaré que son parti, Yisrael Beytenu, soutenait l’installation de caméras dans les bureaux de vote pour prévenir la fraude électorale, mais ne soutiendrait de telles mesures que si elles étaient introduites par la Knesset et non par un parti en particulier. « Ce genre de surveillance ne devrait pas être géré par la milice personnelle de Netanyahu, qui, dès le début, n’est pas là pour surveiller le vote, mais pour s’ingérer dans le processus électoral et modifier les résultats », a affirmé Liberman. En écho, selon le député de sa formation, Eli Avidar, Netanyahu voulait « envoyer des voyous perturber le scrutin ».

Netanyahu, et ce n’est pas la première fois, qualifia promptement le faucon Liberman, résidant dans une implantation, de « gauchiste ». Bien qu’il ne soit pas un partisan assez fiable des principes démocratiques, ce que Liberman fait n’est cependant pas un acte de gauche ou de droite. Il défend l’intégrité du processus électoral, l’un des principes fondamentaux de notre démocratie, tout en gardant à l’esprit ses propres intérêts politiques étroits. Et il l’a fait en dépit d’un Premier ministre qui semble déterminé à écraser de tels principes pour tenter de rester au pouvoir.

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